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MÉMOIRES
DE HOLLANDE
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURË
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaogirard , 9
MADAMK Dis SKViGNl^.
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l
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MADAME DE LA FAYIlTTE
HÉMOIRES
DE HOLLANDE
HISTOIRE PARTICULIÈRE EN FORME DE ROMAN
M— LA COMTESSE DE LA FAYETTE
QUATRIÈME EDITIOIf
KSTDS SUK l'cDITIOV OaiGIHALB
PAR I. P. A. PARISON
ET PUBLIÉE AVEC DES NOTES
PAR A. T. BARBIER
AJtCIBS 8BCACTAI1B DBS BIBLIOTlàQCBS
DB LA COVBOimB
PARIS
J. TEGHENER, LIBRAIRE
RUE DE l'arbre-sec
raàs LA COLOBHAVB DO LOUVBB
H DCCC LVI
I
A MESSIEURS
LAHURE, IMPRIMEUR,
ET LALODX,
PROTE DE SON IMTBIMERIE*
Paris, le 22 août 4856.
Messieurs ,
Pendant que vous terminez l'impression
des Mémoires de Hollande^ ce livre que j'ai
trouvé , il 7 a dix ans , à l'état de fossile ,
pour -ainsi dire, M. Flourens, dont je suis
le cours d'Ontologie, achève , à l'aide du
feu central^ des faunes et des fossiles réels ,
la démonstration biblio - physiologique de
II A LIMPEIMEUR.
la recomposition du globe terrestre et de la
nature animée. Il en conclut Funité et la
simultanéité de la création.
Notre élaboration , vous le comprenez,
ne saurait justement se comparer à cette
belle découverte , que sous le rapport du
temps qu'il nous a fallu pour atteindre le
point où nous sommes arrivés. Tout n'est
cependant pas encore fini ; un portrait gravé
est de toute nécessité y puisque Mme de La
Fayette nous a donné elle-même son por-
trait écrit à la page 107. M. RifTaut sera
probablement chargé par M. Techener de
reproduire la peinture de Beaubrun , avec
son talent bien connu, par le procédé de la
photographie. Ce sera là encore, si Ton
veut , une espèce de résurrection , car la
beauté et l'esprit que possédait la charmante
amie de Mme de Se vigne n'ont pu , de son
vivant , trouver grâce auprès de ses pré-
tendus amis. Dans la belle galerie du
château d'£u , aujourd'hui encaissée en
A L IMPRIMEUR. 111
Angleterre , Mme de La Fayette a été cari-
caturée, le mot n'est pas trop fort, par
Mlle de Montpensier, qui n'a pu lui par-
donner l'hospitalité offerte à Segrais , ni le
bon mot de Mme de Longueville , bien ac-
cueilli par Mme de La Fayette , sur le ma^
riage deLauzun, ainsi qu'elle le rapporte
elle-même dans ses Mémoires , à la date
de 1671. Heureusement qu'il existe deux
portraits identiquement ressemblants , celui
de la galerie de Versailles, sous le n» 4263,
et celui de la collection de M. le marquis de
Biencourt , que Von doit incontestablement
au pinceau de Pierre Mignard, qui l'a repré^
sentée avec un bouquet de jacinthe blanche
et bleue au côté, remplacé par une broche
en grenat dans la peinture de Versailles*
Vous ave^ pu vous apercevoir que les sa-
vants amis , comme on les a déjà appelés
quelque part, ont adultéré les Mémoires de
Hollande et les Maximes^ données sous le
nom d'un annotateur , avec raison , dans
IV A l'imprimeur.
l'édition variorum de M. Jannet, des Maxi-
mes de La Rochefoucauld.
Prenez donc patience, tout vient à point
à qui sait attendre ^.
Agréez , Messieurs , l'assurance de ma
considération distinguée ,
A. T. Barbier.
< Effectivement, à Pinstant où je termine les Mè^
moires de Hollande , j'ai découvert les pensées dont
Huet et Pabbé Duguet nous ont révélé Texistence, le
premier dans le Huetiana , et le second dans la lettre
à Mme de La Fayette insérée au tome II de son re-
cueil de 1753.
Elles vont paraître à la suite de ces Mémoires ,
réunies à celles de la sœur Eugénie Amanldd'An-.
dilly. Voy., p. 322, deux pensées de la sœur Eugénie.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
Tout doit paraître singulier dans
la publication d'un ouvrage du mi-
lieu du beau siècle de Louis XIV,
et provenant d'un auteur aussi il-
lustre que Mme de La Fayette. On
demandera d^abord comment cet ou-
vrage est demeuré inconnu , quant à
son attribution tardive à Mme de
La Fayette , et secondement par
quelle circonstance heureuse une ré*
AVERTISSEMENT
vélation si curieuse a-t-elle été faite
à Péditeur? Il répond à la première
question que les amis de Tauteur
désappointés, honteusement discrets,
n'ont laissé échapper qu'à leur corps
défendant le secret de notre mo«
derne Egérie , qui aimait à garder
l'anonyme autant qu'elle aimait les
travestissements. Le savatit Huet,
dont la belle et précieuse correspon-
dance manuscrite , en deux volumes
in*quarto, fut déposée par mon oncle
en 1796 (voy. le Dictionnaire des
Anonymes., t. IV, p. 5), en vertu
d'un ordre du gouvernement d'a-
lors, à la Bibliothèque impériale,
m'a été d'un grand secours. Le tra-
vail consciencieux de dom Poirier,
sur cette correspondance , compris
dans les travaux de la commissiop
DE L EDITEUR.
des arts, aux manuscrits de la même
bibliothèque, m'a été aussi en aide par
un signe indicateur qu'il y a placé. La
Bibliotheca Telleriana m'a fourni le
développement du titre qui est en
tête de ce livre ; je n'ai eu besoin
que d'y insérer un nom illustre. La
Bibliothèque de Sainte - Geneviève
s'était enrichie, par le don que lui
Gt l'archevêque de Reims de six
mille volumes, au nombre desquels-
se trouve celui qui a servi pour cette
réimpression. J. G. Graevius, savant
hollandais qui avait fait les pre-
mières avances à Huet pour être
son correspondant littéraire, a écrit
ou fait écrire à la page 243 , deuxième
partie de la Bibliotheca HeinsianUy
cette indication qu'on lit à la suite
des Mémoires de Hollande .: Cest
AVERTISSEMENT
un ronuin par Mme de La Fajette,
Quelle boQae fortune pour un lecteur
de vieux catalogues ! Dès ce moment
l'éditeur n'eut plus de repos jusqu'à
ce qu'il eût découvert le portrait peint
de Mme de La Fayette; car il avait la
conviction que le portrait de José-
beth tracé dans les Mémoires^ p. 1 07,
étaitcelui de l'héroïne, et qu'il existait
quelque part en peinture. 11 alla donc,
en 1846, accompagné de sa femme,
visiter la riche galerie dont Made-
moiselle avait embelli le château
d'Eu. Il ne pouvait affirmer que le
tableau représentant une femme que
l'on y voyait ^lors enveloppée de
larges draperies et déclamant au pied
d'une masse de rochers, fût le por-
trait du modeste coauteur de Zo/^fe.
Elle ouvre une grande bouche :
DE L EDITEUR.
serait-ce une malice de la jalousie de
Mademoiselle?
Mme de Motteviile , historien fi-
dèle, n'a nommé Mme de La' Fayette
qu'une seule fois, en faisant dire h
la princesse : « J'ai vu le carrosse
de Lauzun à la porte de Mme de
La Fayette! » Au reste, Josébeth a
très-bien répondu , comme on le
verra dans ces Mémoires j p. 108,
aux femmes envieuses de sa beauté.
L'état civil du Havre fut interrogé
ensuite vainement. Nous allâmes
(je reprends ici la forme d'expres-
sion à la première" personne) , nous
allâmes visiter dans le même but
la ville de Caen, une des plus sa-
vantes de France, lieu de naissance
de Huet ; toujours même nuage,
même brouillard. Je lus et relus les
AVEaTISSEMRNT
poésies latines, italiennes et même
grecques de Ménage , qui a loué à
outrance Mme de La Fayette , comme
Pétrarque la belle Laure. J'y décou-
vris un jour que notre héroïne était
née ripis Sequanicis. Revenu à Paris,
j'interrogeai notre dépôt de la pré-
fecture, avec des dates précises, que
je remis à un employé très-zélé, le-
quel me rapporta non-seulement l'acte
de naissance, mais l'acte de mariage
de Mme de La Fayette. La ville me
Ht la galanterie de me délivrer gratis
ces deux pièces, pour me récompen-
ser, sans doute , de lui avoir restitué
une de ses plus intéressantes célébri-
tés née dans ses murs , sur la paroisse
Saint-Sulpice. Ces deux pièces sont
imprimées in extenso dans V appen-
dice qui termine ces Mémoires. On
DE l'Éditeur. xi
P^nse bien qu^un tel encouragement
^e fit redoubler d'ardeur pour venir
^ tout de mon entreprise. Je fis part
^e mes découvertes à mon ami ; que
dis-je, à mon ami ? à celui de toute
t^a famille, à M. Parison, que j'ai
^u le bonheur de connaître pendant
plus de cinquante ans. Mous con-
vînmes de faire ensemble un travail
de sage révision d'une œuvre aban-
donnée forcément à des typographes
moins soigneux que ceux de nos
jours. Nous nous apercevions bien,
dans le cours de notre révision j que
nous avions affaire à deux autres es-
prits d*élite qui nous donnaient le
change sur beaucoup de points éclair-
cis aujourd'hui. C'étaient , il faut
bien le dire, Huet et Ménage ! Mme de
I^ Fayette y exhumée de son torar
AVEaTISSEMENT
beau, semble nous dire : ce Ce livre
est eo partie le mieo, je le réclame ;
voici mon portrait, que j'ai trace
moi-même ; il est l'esquisse de celui
qui est à Versailles et dont vous avez
sous les yeux la gravure. Mon amie
en est témoin. »
La lumière se faisait cependant
peu à peu.
Ménage, Segrais, La Rochefou-
cauld et Huet en dernier lieu , ont
eu le rare privilège de voir jaillir les
éclairs de génie du cœur et du cerr
veau de Mme de La Fayette , mais
ses œuvres matérielles sont restées
imparfaites , surtout sous le rapport
de la typographie ; elle peut être;
comparée à Shakspeare , dont les
œuvres n'ont atteint que successi-
vement leur degré de perfection
DE L EDITEUR. XIII
par les travaux réunis des Boydeli .
réunis à ceux des érudits tels que
Johnson, Steevens, Malone^ Douces
Weller Singer et autres.
Nous nous renfermions dans le ca-
binet de M. Parison les mardis, pour
conférer sur tout ce qui pouvait se
rattacher aux Mémoires de Hollande ^
et particulièrement à notre héroïne
et à rhistoire littéraire de cette épo-
que. Pour ce qui concerne mes re-
cherches dans les diverses bibliothè-
ques de Paris, j'ai amplement profité
de la complaisance de M, Cayx, vice-
recteur de l'Université ; de MM. Pau-
lin Paris et Claude , attachés au
département des manuscrits de la
Bibliothèque impériale ; de mon cou-
sin Louis Barbier, bibliothécaire du
Louvre, Dans ces mêmes recherches,
AYCETISSEllESIT
M. Parison m'avait recommandé de
ne pas oublier Mlle de Vertus, sa
compatriote, si courageuse pendant là
persécution des jansénistes de Port-
Royal; je lui découvris une dizaine
de lettres de cette estimable personne
dans le manuscrit de Tabbé !Nîcaise.
Je rapportais à M. Parison le produit
de mes recherches, et ensuite nous
procédions au travail de révision sur
une copie préparée d'avance pour
l'impression. Combien de fois j'ai
admiré le goût sûr, les connaissances
étendues, la perspicacité prudente de
mon ami, disciple de Chardon de La
Rochette, nourri comme lui de la suh*
stance des meilleurs écrits de Tanti-
quité et des temps modernes ! Il était
doué d'un caractère sensible et re-
connaissant : un notaire lui ayant
DE L*ÉU1T£VR. XV
^vai$ un modèle dé testament .olo--
g^v^phe qu'il lui avait demandé , il
^<sait amèrement à ses amis : u Je ne
pourrai jamais écrire : Ceci est mon
^'Siamçnt. » Un jour, cependant, au
'"^Uieu de notre conversation , il me
'"appelait que le Troyen Grosley
^ ^ait été tellement charmé de Tama-
^^lité d'un jeune enfant, qui , sur sa
^^mande , lui avait abandonné de
^^n cœur une pomme à laquelle il
^^nait beaucoup, qu'il ne l'oublia
t^Qs dans son testament. Il n'a pas eu
•^ courage d'accomplir sa pensée.
^lût à Dieu qu*il eût eu ce cou-
lage ! une succession assez impor-
tante, accrue lentement par un amour
désintéressé des lettres , n'aurait pas
livré sa bibliothèque, son unique tré-
sor, un peu entaché de hibliota-
XVI AVERTISSEMENT DE L EDITEUR.
phie * à la vérité, aux contentions de
plusieurs héritiers collatéraux . Que de
délicieuses matinées nous avons pas-
sées ensemble ! C'est pour acquitter en
partie ce que je dois à la mémoire de
M. Parison , et pour faire un peu
de bien à la vieille domestique qui
Ta vu mourir dans ses bras , que je
publie les Mémoires de Hollande.
A, T. B.
' Il a beaucoup ri lorsqu^un journaliste,
amateur d'autographes , l'avait appelé bibl'w
phobe au lieu de bililiotaplie.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DE L'ÉDITION ORIGINALE •,
ADRESSÉE SOUS I.E"N0M DE MICHAIXET AU SECRETAIRE
ISU CABINET DE LOUIS XIV, IM PRÉSIDENT ROSE,
MEMBRE DE l' ACADEMIE FRANÇAISE.
(On remarquera une accentuation qui aurait convenu
à un imprimeur picard des environs de Sentis, où
Rose possédait un petit fief.)
Monsieur,
Il y a dix ans que ces Mémoires vous au"
roient été présentez sifen avais pu disposer
aussi' tost qu'ils furent faits; mais comme
Fautheur ne s'estoit appliqué à ce genre
d* écrire dans la vie retirée qu'il mené, que
^ pout^ égayer un peu sa solitude , // ne les fit
point paraistre (sic) ; et même il a toujours
• De Paris, Michallet, 4678, in-12. Voy. , au sujet
de cette édition , une lettre de M. W'eiss , Bulletin du
Bibliophile, j uin 1 8 56 .
b
EPITRE DEDICATOIKE.
ST peu présumé du mérite de sa plume ^ qu^il
ne les croyait pas dignes et être donnez au
public. Enfin le hazard m* en ayant mis un
manuscrit entre les mains , je Par montré à
des gens d'esprit qui rtont pas été de ce
sentiment^ et ils en ont fait V éloge dtune
manière qui ne m* a pas moins engagé que
leurs plus vives instances à V impression de
ce volume. Il est vrai que leurs applaudis-
semens (sic) n^ont pas encore été capables de
faire condescendis tautheur à laisser décla-
rer son nom. Mais malgré sa modestie^ un
art secret de plaire et d'instruire qui se fuit
sentir ilans tout ce livre , et surtout une rare
méthode de ramener les plus indifférentes
matières aux purs sentimens de la religion
et de rhonneur, fera juger aisément de quel
rang doit être parmi eux celuy qui Va com»
posé,. Je ne doute point que les furieux qui
verront par là ce quUl sçait faire, ne souhai-
tent avec passion qu'il continue à les régaler
erouvrages de cette nature , et que leur im^
patience n augmente quand ils aprcndront
qiCil en a qui sont tout prcsts à mettre au
EPITKK DEDICATOIKE. XIX
Jour; ccLr pous avouerez y Monsieur^ que ce
-ne serait pas un plaisir ordinaire ny peu
touchant, que fie wir une histoire hérmqiw
écrite de ce stylc^-lh. Aussi ne falhit^il pas
■Moins qu'une production de pareille source
pour vous donner des marques publiques de
ma rcconnoissance, Cest un tribut que je
devrais aux seules obligations que fay à
votre bonté ; mais je V offre aussi avec joye à
la noblesse de votre cœur toujours sincère et
bienfaisant y h l'élévation de votre génie éga^
lement consommé dans les affaires et dans
les sciences^ h cette élégante jiutesse avec
laquelle il vous est donné entre tous ceux de
votre illustre profession de sçavoir parler et
écrire ; enfin à cent rares qualitez qui con^-
courent en vôtre personne pour servir toute
l'année notre incomparable Monarque, J'es-
père ^ Monsieur y que vous le recevrez aussi
favorablement que vous m* avez toujours reçeu
dans les occasions ou j'ay eu besoin de vôtre
protection. Cependant après avoir suivy con-
tinuellement ce grand Roy dans ces incom*
modes marches^ ces dtws campémens et ces
XX ÉPITBE DlÊniCATOtRE.
laborieuses expéditions par lesquelles il s'est
élevé au plus haut degré de la gloire , co/w-
mencez à goûter fe repos que sa modération
accorde à ses Ennemis mesmes; jouissez des
douceurs d'une paix qui le rend plus triom-
phant que toutes ses victoires , et délassez-
vous désormais dans la délicieuse fatigue de
travailler seul (sic) aux réponses qu'il luy
plaira de faire de sa propre main à tant de
Princes qui , pénétrez du sacrifice qu'il fait
à toute la Chrétienneté lui rendront des grâ^
ces immortelles , et mettront Louis le vain-
queur de soy-même^ et le généreux paci'-
fique^^ encore au-dessus de Louis V invincible
et le Conquérant, Je suis avec un respect
tout particulier^
Monsieur^
Votre très-humble et très-obéis-
sant serviteur^
E. MiCHALLKT.
* Un autre Louis :i surpasse le hec plurihus impur.,
cunctando restituit rem, CIcer. de Senect.
MÉMOIRES
DE HOLLANDE.
LIVRE PREMIER.
E siège d'Amsterdam * étoit
' si peu vraisemblable , que le
bruit s' étant répandu un ma-
tin , dans toute cette grande
ville , qu'il paroissoit des troupes assez
près des murailles, les plus sages crurent
d'abord que cette nouvelle ne pouvoit
• En 1650. Voy. Wicquefort, Hist. des Pro-
vinces-Unies , t. II, 1745, liv. III et IV; et
Gérard Van-Loon , t. II , p. 328. Gaz. de Fr.,
1650, p. 1005.
2 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
venir que des vapeurs restées d'une
réjouissance publique qui s'étoit faite
le jour précédent pour l'élection des
magistrats. Mais il parut bien que ce
n'étoit point là une fausse alarme , car
tout le monde ayant couru aux rem-
parts , du côté des prairies , avec l'em-
pressement qu'il est aisé de s'imaginer,
chacun fut étrangement surpris de voir,
à la clarté de l'aurore qui commençoit
à paroître , la campagne presque toute
couverte de gehs de guerre , dont la
plupart formoient un corps de bataille ,
pendant que les autres , dispersés çà et
là, sans quitter leurs postes, sembloient
être destinés à divers desseins. Encore
avoit-on peine à croire ce que cent
mille personnes voy oient également.
Les uns, encore mal éveillés, se frot-
toient les yeux, comme pour dissiper
les restes d'un mauvais songe ; Tes autres
juroient que, s'étant promenés la veille
LIVKE PBEMIEB.
asse% tard en ce même endroit , ils n*y
avoient vu que des bergers et des trou-
peaux. Il se trouva même des gens
assez simples pour dire que c'étoit là
sans doute quelque tour du fameux
Laponois , bateleur, qui depuis quelque
temps, divertissoit toute la ville par des
plaisanteries que le peuple prenoit pour
des enchantements. Pour ceux enfin
qui faisoient les habiles dans les affaires
d'État , comme il y avoit presse à les
entendre raisonner sur cette aventure !
Ils tâchoient , par des réflexions politi-
ques , de persuader les personnes qui se
rangeoient autour d'eux , qu'il y avoit
peu d'apparence que ce fussent là des
ennemis. Cependant le soleil se levoit ,
et ses premiers rayons n'eurent pas
plutôt brillé sur les troupes inconnues,
que leurs casques et leurs cuirasses
firent un rejaillissement de lumière aux
yeux de ce peuple étonné; cela joint
4 MEMOIBES DE HOLLANDE.
au bruit des trompettes et des timbales,
dont l'air retentissoit en même temps,
fit trop bien connoître qu'il n'y avoit
point là d'illusion ; ainsi on ne s'amasa
plus à faire des raisonnements inutiles.
Les uns coururent aux armes et les
autres se hâtèrent d'assembler le con-
seil, où l'on ne fut pas peu embarrassé
sur les résolutions qu'il falloit prendre .
A la fin on demeura d'accord qu'avant
toutes choses les capitaines des cpiar-
tiers assembleroient premièrement leurs
brigades , et qu'on détacheroit ensuite
quelques officiers pour aller savoir
quelle armée , contre le droit des gens ,
s'approchoit ainsi de leurs portes , sans
leur en donner le moindre avis , car on
ignoroit encore quels ils pouvoient être.
Les Provinces - Unies n'avolent point
alors d'ennemis déclarés. Depuis cpiel-
ques années l'Espagne s' é toit vue ré-
duite à leur offrir une paix avantageuse,
LIVRB PREMIER.
et il n'y avoit presque point de Puis-
sance souveraine , dans toute l'Europe ,
qui n'eAt des résidents ou des ambas-
sadeurs à la cour des Etats généraux.
Il y eut à ce sujet deux opinions qui
partagèrent la ville. D'un côté on pu-
blioit que c'étoient les Lorrains , gens
misérables et désespérés , qui , après
avoir ruiné le pays de Liège , étoient
venus faire une course en Hollande ,
dans l'espérance d'y' continuer leur pil-
lage. Et d'autre part, on disoit que c'é-
toit le camp volant d'un grand prince, et
qu'il y étoit en personne, pour se venger
du reftis que les HoUandois avoient fait
de le servir contre le cardinal Mazarin.
On ne comprenoit pourtant pas com-
ment cette milice étrangère avoit pu
tenir sa marche si secrète, que les villes
voisines, par où elle avoit nécessaire-
ment passé , n'en eussent fait aucun
bruit. Mais enfin ce dernier sentiment ,
<» MEMOIKES DE HOLLANDE.
tout ridicule qu'il étoit, ne laissa pas
d'être trouvé le plus raisonnable ^ et ce
(|ui servit à le confirmer fiit un nouvel
avis qui arriva. On avoit observé , di-
soit-on , avec des lunetteâ d'approche ,
fjue ces troupes marchoient avec leurs
drapeaux ployés , et que dans un mou-
vement qu'elles venoient de faire, aiï
lieu de venir droit, conune on se l'étoit
imaginé d'abord, elles- n'avoient fait
(jue côtoyer, pour s'aller rendre vers
({uelques tentes , qu'on découvroit à
peine de dessus les murailles , et où de
cette manière le canon ne pouvoit don-
ner. Ce fut donc de ce coté-là que les
députés d'Amsterdam eurent ordre
rraller. Ils n'avoient pas, fait encore
une demi-lieue qu'ils se virent arrêtés
à un corps de garde avancé, sans qu'on
leur dit à qui ils a voient affaire. Il est
vrai qu'ils y entendoient parler françois,
et c'est ce qui les entretenoit dans leur
LIVRE PKEIIIER. 7
première pensée, jusqu'à ce que Zui-
lestein * , secrétaire d'État , les ayant
abordés à quelques pas de là , ils re-
connurent enfin qii'on les menoit au
prince d'Orange. Mais en s' apercevant
de Terreur où ils avoient été jusqu'alors,
ils tombèrent dans un nouvel embarras,
se voyant obligés de laisser là le dis-
cours cpi'ils avoient préparé pour une
autre Altesse , et de songer, à l'heure
même , à ce qu'ils dévoient dire à un
prince auquel ils n'avoient pas seulement
pensé. Enfin , bomme celui qui devoit
porter la parole étoit homme d'esprit ,
il s'avisa , en marchant toujours , de
faire valoir cette méprise, et de donner
un grand tour d'éloquence à la peine
où il se trouvoit de n'avoir rien à dire
' Frédéric de Nassau, dit Guillaume, sei-
gneur de Zuilesteiu, colonel de l'infanterie
hollandaise, tué en attaquant Woerden, contre
les Français, le 12 octobre 1672.
8 MEMOIRES DR HOLLANDE.
de préparé pour une si importante oc-
casion. Car étant introduit à Taudience
du prince, qui avoit auprès de lui le
prince de Tarente*, son parent, Brç-
derode*, son oncle, Schomberg*, son
chambellan, et Berverwert*, son cousin
naturel , avec les principaux Qfficiçrs de
l'armée ; il lui dit d'abord, sans se trou-
bler nullement : « Que le peu de jus-
tesse qui alloit paroître dans ses paroles
étoit une marque visible de Testime
que la ville d'Amsterdam faisoit des
intentions dé Son Altesse : puisqu'elle
aVoit mieux aimé regarder comme des
* Henri-Charles de La Trémoille , général de
la cavalerie hollandaise, mort en 1673.
^ Jean Woliliard, baron de Brederode, mari
de la comtesse de Solms , sœur de la princesse
d'Orange Amélie, maréchal de camp général,
mort en 1655.
^ Frédéric de Schomberg, alors au seryice de
la Hollande, puis maréchal de France en 1675.
^ Louis de Nassau , fils de Frédéric.
LIVRE PKEMIEB. 9
troupes ennemies, celles qui parois-
soient au pied de ses murailles , que
de s'imaginer qu'elles y eussent été
conduites par le capitaine général des
armées de l'Etat , et que , dans cette
pensée , eUe avoit envoyé ses députés
comme vers un prince étranger, qui
ne respiroit que la vengeance; mais
que lui , qui portoit la parole , ayant
reconnu une erreur si grossière , en
s' approchant des tentes, il s'étoit vu
ainsi heureusement contraint d'oublier
le discours et les instructions qu'il avoit
cru devoir adresser à un autre , pour
assurer ce conservateur héréditaire de
l'union des sept Provinces , que s'il se
mettoit de la sorte en campagne pour
quelque dessein important au bien pu-
blic , il y avoit à Amsterdam soixante
mille honunes déjà sous les armes , qui
brûloient de l'ardeur de suivre les dra-
peaux de la République , en quelque
10 MÉMOI&RS DE HOL«â5DE.
lieu qu'il plût à Son Altesse de les
mener. » 11 étoit alors assurément dif-
ficile de dire alors plus de choses en
aussi peu de paroles, et d'ajuster mieux,
dans une rencontre si délicate , la con-
sidération du prince avec l'intérêt de la
démocratie , que le fit ce député ; mais
aussi Ton ne pouvoitlui répondre d'une
manière plus juste que comme Guil-
laume de Nassau lui répliqua , car il
a voit toutes lès qualités d'un héros.
La vérité est qu'on l'auroit trouvé trop
beau pour son sexe, si les agréments
de sa taille et de son visage n'eussent
été rehaussés par un certfiin air de
grandeur et d'autorité propre à tenir
des républicains dans le respect. Néan-
moins , on ne pouvoit pas dire de lui
(;omme on le dit quelquefois des grands,
que sa gravité fût un maintien du
corps étudié pour cacher les défauts
de l'esprit. Bien loin de là, par le génie
IdVRE PBEUIER. H
qu'il avoit naturellement vif et péné-
trant , il avoit acquis , dès sa première
jeunesse , une parfaite connoissance de
rhistoire , de la poésie , des mathéma-
tiques , et de cinq langues différentes
qu'il parloit avec une merveilleuse faci-
lité, n faut encore dire , à la louange
de ce prince , que tous ces avantages y
si capables d'inspirer de T orgueil ,
n'empêcboient pas qu'il ne fût aussi
tf'aitable et aussi populaire même qu'un
homme sorti du sang des empereurs le
devoit être dans un gouvernement com-
posé de matelots et de marchands , de
sorte que tant de grâces , jointes à Tex-
trême aver^on pour la domination
d'Espagne , qu'il avoit héritée de Henri
son père et de Guillaume son aïeul ,
ne faisoient espérer aux Etats des Pro-
vinces-Unies rien moins que de se voir
un jour les maîtres de tout le resté des
Pays-Bas, Mais par malheur, la paix
it MEMOIRES DE HOLLANHE. '
qui se fit à Munster, du temps de ses
premières campagnes , le laissa dans un
repos qui est ordinairement funeste à
la gloire des princes , et il sembla , du-
rant quelques années , qu'une vie déli-
cieuse eût éteint la passion naturelle
qu'il avoit d'être conquérant. Aussi ,
ceux qui le virent se résoudre à l'ex-
pédition où il se trouvoit alors engagé ,
crurent que cette noble inclination
s'alloit réveiller en lui , soit qu'un dépit
amoureux lui eût persuadé (comme
on disoit) de quitter ainsi le plaisir
pour la gloire , soit que ce fut là un
effet des sollicitations de Marie d'An-
gleterre *, qu'il avoit épousée , laquelle
étant fille de roi et regardant comme
* Fille de Charles I" et sœur de HenrieUe ,
femme du frère de Louis XIV, avec laquelle
elle avait beaucoup de ressemblance. Yoy. son
portrait -médaillon , dans PHist. métall. citée
ci -dessus, p. 340.
LIVBE PREMIER. 13
une honte pour elle de n'être pas la
femme d'un souverain , auroit porté
le prince son mari à tenter quelque
chose de grand, afin de n'être plus
Fofficier d'une république. Si le prince
d'Orange avoit de telles pensées , au
moins n'en parut-il rien dans la ré-
ponse qu'il fit au discours de Hasselart*;
au contraire, il parla comme parlent
tous ceux qui , voulant remuer dans
un Etat, ne manquent jamais de faire
sonner bien haut l'intérêt public ,
pour cacher leurs prétentions particu-
lières ; car^ reprenant les paroles mê-
mes de ce député, il lui dit que c'étoit
en effet l'amour de la patrie qui lui
mettoit les armes à la main , mais que
pour y travailler avec le discernement
nécessaire il falloit commencer par la
* Maarseveen. Voy. Kerroiix, Hist. de Hol-
lande, éd. in-4% t. I, p. 312 et sniv.
ii MÉUOIRES DE HOLLANDE.
ville d'Amsterdam , où il y a voit des .
esprits séditieux , qui , s' étant laissé ga-
gner par les ennemis secrets de l'État ,
s'efforçoient de rompre l'union des Pro-
vinces et de renverser une république
qui étoit l'ouvrage de la valeur et de
la piété de leurs pères ; qu'il se sentoit
donc obligé en conscience d'employer
les forces dont l'État l'avoit établi le
chef , à servir cet État contre ces pestes
publiques, et qu'il étoit venu là exprès ,
à la tête de trente mille hommes , pour
faire punir ces traîtres comme les lois
du pays l'ordonnoient. A cet endroit le
député , interrompant le prince , le sup-
plia de marquer ceux dont il entendoit
parler, et Guillaume de Nassau se con-
tenta de nommer l'ancien bourgmestre
Becker*, qui a voit le plus de crédit
* Corn, de Witt. Voy. les Fragm. hist. de
Racine, éd. de La Harpe, t. IV, p. 291.
LIVRE PRKHIEB. 15
dans la ville , ajoutant qu'il ne croyoit
pas que messieurs d'Amsterdam , ses
amis , rejetassent une proposition si
raisonnable. « Mais à tout hasard ,
poursuivit-il , vous vous souviendrez
de leur dire à tous, que les troupes
qu'ils voient à leurs portes sont les mê-
mes qui ont appris pendant vingt ans ,
du prince mon père , à faire trembler
l'Espagne pour assurer leur liberté , et
qu'ils ne doivent pas espérer que les
soixante mille bourgeois , dont vous
venez de me parler, puissent sauver les
séditieux de la fureur de tant de braves
qui sont animés comme nous d'un vrai
zèle pour le bien de l'Etat. » Le
prince , qui s'étoit toujours tenu de-
bout , de peur que Hasselart n'eût la
hardiesse de s'asseoir en sa présence ,
ayant cessé de parler, fit signe qu'on
remenât les députés , et commanda à
Zuilestein de leur donner par écrit ,
4'4fmme ils le souhantoot, b
iion <|ii'il vencHt de Imr himt. A dkr
li'^ dic>M?s eomme dks sont, 3 est ocr-
UÛn i\ui* ce prince aToii toofers Its r^i-
*^tmn imaginable» de se |daiiidre cTAni-
Mi'nlarn ; ausçi n'y aDa-t-il jamais, car
il rry avoit point d'orgnefl parefl à
ri^liii i\e œtîe grande viDe, parce que
\n IwrU'! , M naturelle aux répoMicains,
y /Uoit Houtenue par l'abondance des
rU'\u*nM*n , qui enfle ordînaîrement le
vwuv. De plus, elle prétendoit être la
rupitale du toute la Hollande, quoique
U\ \\\U* (Ui Dordrecht y tienne le pre-
ttti(*r ning. Dans cette pensée elle ap-
prouvoit. que ses députés parlassent
|)luK htuit (juc tous les autres , dans les
«HMttmhkîi'H de l'État, et la vanité de ce
|HnipU> ulloil même si loin , qu'on n'y
p»rloit (|u*uvcc mépris de l'autorité €[ue
U^ titre de capitaine général donne tiu
prince d'Orange. La maison de Nassau,
lavEE paKMiu. 17
qui est alliée de toutes les couronnes
de l'Europe , méritoit sans doute d*étre
autrement considérée dans un pays qui
lui doit sa souveraineté , et néanmoins ,
lorsqu'il venoit quelque nouvelle des
grands succès de celui-ci ou de Henri
son père , qui réjouissoit toute la répu-
blique , comme cela arrivoit très-sou-
vent, les seuls marchands d'Amsterdam
disoient de sang-irmd , parmi la joie
universelle y « qu'il étoit juste qu'on les
servît pour leur argent , et que si le chef
dé leurs troupes ne s'acquittoit bien de
sa charge , il s'en trouveroit d'autres
qui la feroient au même prix. » Mais
outre les raisons générales qu'a voit le
prince Guillaume de n'aimer guère
cette ville ingrate, il s'en disoit tout
haut quelques autres encore qui le regar-
doient en particulier, telles que l'inso-
lence qu'on avoit eue à Amsterdam de
jouer publiquement ses amours avec
18 MÉMOiaES DE HOLIJLXDK.
une comédienne françoise nomnice
La Barre, Toutefois , comme les grands
.se font une gloire de mépriser les dis-
cours des petites gens , et qu'avec cela
il n'y avoit nulle apparence de rendre
Becker responsable d'une assez mé-
chante pièce de théâtre qui avoit été
représentée avant qu'il fût magistrat,
il faut bien dire que quelque raison
plus particulière au capitaine générai
lui faisoit ainsi embrasser, dans son
rcii^sentiment, la personne de ce bourg-
mestre ; et voici, en effet , comme la
chose étoit arrivée depuis peu de temps.
Dans une assemblée générale des Etats
confédérés ( comme ils s'appellent eux-
mêmes ) , qui s'étoit tenue à la Haye
im mois auparavant , on avoit repré-
senté que la république jouissant alors
d'une paix entière et ne voyant rien à
craindre du côté de ses voisins , le
grand nombre de troupes qu'on avoit
XIVRR- PBEMIKR. Ml
entretenues jusqu*à cette heure - là
commençoit à devenir inutile , et que
la réforme qui se i'eroit de six-vingts
compagnies que Ton montra, qui ne
servoient plus de rien , épargneroit
tous les ans dijL-huit cent mille livres
aux États , sans compter le danger
qu'il y auroit peut-être à laisser tant
de gens sous la puissance d'un seul
homme. Cette proposition ne fut pas
plutôt faite que la plupart de ces
messieurs de qui l'économie et la- dé-
fiance font toute la politique , la recu-
rent avec applaudissement. A la vérité ,
Becker n'étoit pas Fauteur de cette
ouverture; mais quand on l'eut une
fois donnée , il la soutint avec tant de
chaleur que , comme il avoit la répu-
tation d'être un magistrat incorrup-
tible et désintéressé , la réforme fut
oonclue , et on en fit à l'heure même
une ordonnance formelle. Cependant
SO MEMOIRES DE HOLLAKDK.
une telle résoluûoa choquoit ouverte-
ment le prince d'Orange, et F affront
étoit trop visible pour être dissimulé. .
Car de la manière que l'avis avoit été
proposé, c étoit déjà rendre son au-
torité suspecte ; avec ,cela il n étoit
pas convenable d' affaiblir de la sorte
un commandement qu'U ^n'exercoit
point mal, sans l'avoir préparé à le
trouver bon. Enfin il prévoyoit que
tout le malheur de cette réforme alloit
tomber sur les officiers des troupes
étrangères, qui s'étoient particulière-
Uient attachés à sa fortune , et qu'il
étoit obligé par honneur, et par intérêt '
de protéger en cette occasion. Aussi
ne négligea-t-il rien pour disposer l'as-
semblée , qui se devmt tenir encore
dans quelques jours , à. mettre une se-
conde fois cette affaire sur le bureau ,
afin d'y procéder par de npuveaia
suffrages. Dans ce dessein on tenta
LIV&B PREM1EB. ât
secrèteni^it chacun des députés par le
penchant qu'on croyoit qu'il eAt. On
commença piar les dames, mais ce fut
inutilement : ceux qui gouvernent en ce
pay&4à ne passent leurs heures de loisir
qu'à boire pour trouver dans les verres
la chaleur que le climat leur refuse ; il
ne leur reste point de temps pour l'in-
trigue , et par ce moyen les femmes
ont peu de pouvoir dans un tel sénat.
Après cela on fit des promesses aux uns^
et des menaces aux autres. Enfin, c'est
tout dire , la princesse royale , qui étoit
d'une fierté à ne visiter jamais per*
sonne , s'abaissa cette fois jusqu'à allel-
voir familièrement des bourgeoises qui
avoient la réputation de gouverner leurs
maris. Mais Bedier , de son côté , fit si
bien le tribun du peuple avec quelques-
uns des plus zélés , il parla si haut , il
se montra si -ferme , il se trouva par-
tout si à propos pour son dessein ,
^â MÉHOIRKS DE HOLLANDE.
(|iie tous les députés convinpent entre
eux de ne se plus rassembler; ainsi
la réforme demeura résolue. Alors le
prince connut par sa propre expé-
rience qu uive petite offense commencée
contre une personne de son rang , de-
\ient un grand affront lorsqu'il s'en
fait un éclat inutile. Cette réflexion , un
j)eu trop tardive , lui fit craindre pour
sa réputation dans l'esprit des peuples ,
(\vn ont coutume de régler leur estime
sur les événements. Car à ne considérer
(|uc les maximes les plus communes de
la politique, il devoit bien voir que son
véritable intérêt en cette rencontre
étoit d'employer la force, au lieu de
. la brigue , pour retenir les députés à
l'heure même et les obliger à s'assem-
bler de nouveau ; l'exemple de Barne-
vclt les eût fait trçmbler , et ainsi il
n'aurbit exécuté qu'un jour plus tôt ce
({iril essaya de faire le lendemain.
LITKK PRRMnm. * 23
Mais les députés s'étoient hâtés de
partir, et Becker s*étoit pressé plus que
tous les autres. Voilà de quelle utilité
est à ces messieurs la méthode qu'ils
ont de faire leurs assemblées et de tenir
leurs conseils, non pas dans une ville
fermée, mais à la Haye,. qui n'est qu'un
bourg ouvert de tous côtés, où l'on ne
voit jamais de portes barricadées, de
ponts baissés ni de chaînes tendues,
qui empêchent les gens d'y entrer et
d'en sortir à quelque heure que ce soit.
Car en conservant cette image de fran-
chise et de liberté dans le lieu où les
grandes affaires de l'Etat se traitent,
ils entretiennent la confiance parmi les
sujets de la république , et laissent un
accès facile à tous ceux qui ont des avis
à donner pour le bien public. Ce fut
cette police qui assura la retraite des
députés, si bien que la résolution de
les faire arrêter ayant été prise à la fin
±i MÉMOIEES DB HOLLA^ÎOK.
par le conseil de quelques nobles , qui
ne trouvoient pas leur coînpte dans le
gouvernement populaire, il n'en resta
plus à la Haye que trois , que le régi-»
ment des gardes conduisit au château
de Lowenstein, forteresse située à la
pointe d'une île que font le Wahal et
la Meuse , où Ton garde les prisonniers
d'Etat. G'étoit déjà avoir trop fait de
chemin poar en demeurer là. Il fut
donc conclu de poursuivre, et toutes
les voix se réunirent pour humilier la
ville d'Amsterdam la première , comme
celle qui faisoit le plus de bruit. Il n'y
eut plus qu'à délibérer sur la manière
dont se devoit faire cette humiliation.
Quand ce fut à Zuilestein à dire son
avis, il en proposa un qui fit rire la
compagnie , quoique l'affaire dont il
s'agissoit fi\t d'une importance à être
délibérée sérieusement : aussi étoit-cè
nn^ plaisant homme que celui-là. Une
UVftE PREMIEB. 25
certaine singularité , qu'il affectoit en
toutes choses , lui ténoit lieu de mérite
et le faisoit passer pour un Caton parmi
ceux qui ne le connoissoient guère.
Mais on le regardoit à la cour comme
un original , et les rieurs Fappeloient le
chevalier de la besicle, à cause qu'il
avoit toujours une lunette de vermeil
doré pendue justement à l'endroit du
pourpoint où quelques grands de Hol-
lande portoient attaché l'ordre del'Elé-
phant, qui est une sorte de chevalerie
dont le roi de Danemark est le grand
maître. Ce qui encourageoit ce person-
nage dans ses fantaisies étoit l'appro-:
bation que quelques beaux esprits du
temps, prévenus par ses déférences, fai*
soient semblant de lui donner. Balzac
se trouva de ce nombre ; car Zuilèstein
loi ayant envoyé le dessin d'un bâtiment
tout philosophique qu'il faisoit faire à
la Haye , pour en avoir son sentiment,
;26 MLMOIBES DK HOLLANDE.
celui-ci, qui avoit de l'encens poiu* tout
le monde , ne lui répondit là-dessus
qu'avec admiration dans ime de ses
lettres choisies , et le félicita « d'être le
premier qui se fut avisé de mettre des
sphères sur sa maison au lieu de gi-
rouettes. » Avec un tel caractère d'es-
prit-, cet homme ne laissoit pas d'être
du cabinet et dans la confidence du
gouverneur général , plutôt en considé-
ration des services que sa famille avoit
rendus de père en fils à la maison de
Nassau , que pour les rares talents qu'il
eût. Lorsque ce fut dojic le tour de ce fa-
cétieux aréopagite à opiner sur le châ-
timent qu'il étoit à propos de faire
souffrir au peuple d'Amsterdam , il
proposa , dans son humeur de cheva-
lerie et d'antiquité , d'aller, par le beau
temps dont on jouissoit, dresser des
tentes dans les grandes prairies qui
côtoyoient cette superbe ville , pour
LIVRE PREMIER. 27
y faire des tournois , des courses de
bagues et des festins , auxquels on in-
viteroit tous les habitants, comme a
une réconciliation publique , que Son
Altesse vouloit amener entre eux. Sui-
vant ce projet , lorsque les dames se-
roient venues , on devoit les retenir,
non pas pour les traiter conune les
Romains en avoient usé à Tégard des
Sabines , mais afin que les pères et les
maris , impatients de ravoir leurs filles
et leurs femmes , souscrivissent à toutes
les conditions que Ton voudroit leur
imposer. Après qu'on se fut bien di-
verti d'une proposition si peu attendue
d'un vieillard qui faisoit le stoïcien ^
la résolution * fui prise d'insulter au
moins Amsterdam, si Ton ne Fassié-
geoit pas tout à fait. Il n'y a, disoit-on,
qu'à faire approcher des troupes de
cette ville , amollie par la prospérité ;
et comme à la guerre les yeux, sont
28 MKMOl&KS DE HOLLANDE.
les premiers vaincus , les bourgeois ,
épouvantés à la vue d'une armée , fe-
ront sans hésiter tout ce que l'on sou-
haitera. Alors le bruit d'un tel. succès
portera la terreur dans les autres villes,
et leur fera voir par cet exemple le
danger qu'il y auroit pour elles à di-
minuer les forces de l'État. Néanmoins,
ces mêmes raisons que Ton amplifia
dans un manifeste qui courut soiis le
nom du prince , étoient si propres à
persuader au peuple la diminution des
milices , bien loin de les en détourner,
qu'on ne douta point qu'une entreprise
si hardie ne se fît par quelque autre
motif qui n'étoit pas à divulguer. Quoi
qu'il en soit ^ les ordres furent donnés
pour tous les officiers des garnisons ^
et on les exécuta avec tant de secret
et d'intelligence ^ qu'encore que tous
ceux qui avoient part à ce dessein eus*
sent , les uns des femmes et le&^ au-»-
LIVRE PREMIER. 29
très des maîtresses, néanmoins toutes
les troupes se rendirent de divers en-
droits devant Amsterdam, à l'entrée
de la nuit, sans qu'on en sût rien à
la Haye , et ce fut peut-être la seule
chose qui. se fit assez bien dans toute la
conduite de cette affaire. En effet , il
sembloit que les premières fautes fus-_
sent par là en quelque façon réparées ,
et même le prince commençoit à être
bien aise qu'on lui eut donné un pré-
texte d'en venir si avant , parce que la
proposition qu'il a voit envoyé faire à
la ville d'Amsterdam devoit avoir, se-
lon sa pensée , une de ces deux suites,
ou qu'on lui livreroit les personnes
qu'il avoit demandées, ou bien qu'on les
lui refuseroit. Or l'un et l'autre évé-
nement paroissoient également favo-
rables au dessein qu'on croyoit qu'il
inéditoit. Car si on lui eut abandonna'
Becker , qu'il auroit assurément fait
30 HEMOIRKS DE HOLLANDE.
mourir , c étoit déjà un grand pas pour
aller à T autorité souveraine ; et si , au
contraire , on rcfusoit de lui remettre
ce bourgmestre entre les maiqs , c'étoit
lui donner un droit apparent de crier
pour le bien public et de demeurer
toujours armé. L'un des deux cas pa-
roissoit inévitable , et toutefois nul des
deux n'arriva , à cause de l'étrange ré-
solution que l'on prit dans cette \ille
impérieuse , au moment où Hasselart
montra la déclaration du prince d'O-
range. Encore le peuple ne vouloit-il
pas qu'on s'amusât à délibérer ; la
plupart disoient que la chose ne parloir
(jue trop d'elle-même, et qu'il étoit
honteux de souffrir plus longtemps
qu'un jeune homme qui étoit à leurs
gages osât leur venir faire la loi. Ainsi
le mépris que ces fiers républicains
avoient toujours eu pour le prince se
tourna en fureur. Les uns ail oient chez
LIVBE PIIRMIF.ll. 3f
eux s'équiper comme des gens qui vont
combattre , les autres se hàtoient de
cacher ce qu'ils avoient de plus pré-
cieux , dans l'incertitude de ce qui pou-
voit arriver, et ceux qui n' avoient que la
langue de libre se contentoient eux-
mêmes de pouvoir au moins faire d'hor-
ribles imprécations contre Guillaume
de Nassau, pendant * que le plus grand
nombre, qui étoit accouru à l'hôtel de
ville, où se trouvoit le conseil , de-
mandoit tout d'une voix qu'on lui
donnât promptement un cheiF pour aller
exterminer les ennemis de la patrie.
D'un autre côté , les femmes qui se mê-
loient dans la foule ne contribuoient
pas peu à échauffer les esprits et il y en
eut même une de la troupe , nommée
Adrien ne, qui proposa aux autres, et
en fit rjBsoudre plusieurs, d'être de la
sortie que les hommes alloient faire ,
afin d'avoir part à la gloire qu'il y au-
3â MÉMOIRRS DE HOLLANDE.
roit à délivrer leur pays d'un usurpa-
teur. Il est vrai que ce qui animoit ces
dames: de la sorte , n'étoit pas tant l'in-
térêt public, dont il s'agissoit en cette
occasion , qu'une raison que leur sexe
avoit en particulier de haïr le prince.
Car un jour qu'étant de belle humeur,
il s'entretenoit familièrement des fem-
mes de chaque villfe de Hollande^ qui
ont toutes leur caractère différent, il
avoit . dit de celles d'Amsterdam , à
cause qu'elles ont les traits un peu gros-
siers, « qu'elles étoient plus propres^ à
faire des prisonniers de guerre que des
prisonniers d'amour. » Gela leur avoit
été' rapporté , et ce qui les irritoit da-
vantage , c'est qu'on avoit fait de ce
mot-là une espèce de proverbe qui cou-
roit partout. Ce n'est pas que les fem-
mes d'Amsterdam ne soient communé-
ment assez chastes, et même plus qu'on
ne le pourroit croire d'une ville où il y a
LIVKB PBF.M1BB. 33
toujours un grand concours de gens de
toutes les nations. Outre le climat , qui
leur permet peut-être plus qu'à d'autres
de conserver leur- pudeur, le tracas in-
croyable du commerce, dont elles ne
s'occupent guère moins que leurs maris,
j contribue encore pour quelque chose.
Il y a je ne sais quoi de tumultueux
pour l'esprit et pour le cœur dans cette
sorte de vie qui rompt les embûches du
malin esprit. Néanmoins ces HoUan-
doises, avec toute leur honnêteté, s'of-
fensoient qu'on ne les trouvât pas
belles. Les prudes , pour la plupart ,
sont ainsi faites , et c'est même la vertu
qui leur donne cette sensibilité , parce
que, comme il n'y a guère que celles
qui ont quelque agrément qui soient
fortement recherchées, il semble que
quand on n'avoue pas qu'une femine
ait des charmes , on veuille lui repro-
cher de n'être sage que par nécessité. Il
3i MÉMOIRES DE HOLLAKDE,
n'y eut pourtant ni prières, ni cris,
ni menaces qui pussent obtenir à ces
nouvelles amazones la permission de
faire une sortie, comme elles et le peu-
ple furieux le souhaitoient avec tant
d'ardeur. En vain elles alléguoient les
sièges fameux de Ley<ie et de Harlem,
où leurs semblables avoient fait des
merveilles contre Ferdinand de Tolède,
et celui de Copenhague encore, où les
femmes seules tout récemment avoient
renversé de dessus les murailles de la
ville les Suédois qui y étoient déjà mon-
tés. Elles n'eurent point d'autre satis-
faction sur toutes l^urs remontrances,
sinon qu'on leur vint dire deux ou trois
fois, de la part du conseil, qu'elles eus-
sent patience et que tout iroit bien. Ce
conseil, qui étoit composé d'environ
soixante hommes , dont les uns étoient
alors dans les charges publiques et les
cintres y avoient été , examinoit avec
LIVRE PBRMIER, 35
beaucoup de prudence ce qu'il y avoit
à faire dans cette rencontre. C'étoient
tous personnages d'une probité recour-
nue et républicains jusqu'à la mort. A la
vérité il n'y avoit point là ce raffinement
et cette pénétration qui régnent dans
les conseils de France et d'Italie ; mais
d'ailleurs un jugement solide , quelque
expérience du monde et une parfaite
connoissance de leurs intérêts , qui com-
posent toute la politique du Septentrion,
se trouvoient heureusement réunis dans
ce petit sénat. Avec de telles lumières,
on n'y daigna pas seulement délibérer
sur la demande que le prince faisoit ,
qu'on lui remît Becker entre les mains ,
car cette proposition fut rejetée brus-
quement par toute l'assemblée, qui s'of-
fensa même de l'espérance qu'on avoit
de la pouvoir réduire à une injustice si
grande envers un magistrat auquel ses
ennemis ne pouvoient reprocher autre
30 MÉMOIEES DE HOLLAKDE.
chose que d'avoir trop aimé la liberté de
son pays. Mais tout le soin de la compa-
gnie se borna uniquement à trouver les
moyens de faire tomber sur GuiUaiune
de Nassau Forage dont: il les menaçoit.
C'étoit un coup d'Etat que la conjonc-
ture présente , qui rappeloit le souvenir
de Barnevelt , leur faisoit juger absolu-
ment nécessaire. On ne pou voit pas nier
qu'il n'y eût du rapport entre ce qui se
passoit alors et la catastrophe de ce
grand pensionnaire, qui, pour avoir sou-
tenu les intérêts de la république il y
avoit quarante ans , en qualité d'avocat
général de Hollande, s'étoit attiré par là
l'indignation du prince Maurice qui l'a-
voit fait décapiter dans la cour de son
palais., sans nulle forme de justice,
sous prétexte qu'il favorisoit la nouvelle
secte d'Arminius. Il étoit tout naturel
de juger de la conduite qu'on voyoit
alors tenir au neveu, par celle qiie l'on-
UVKS PREMIER. H7
de av'oit autrefois suivie ; et en même
temps il étoit juste, disoitK)h , dé s'op-
poser à ces dangereux exemples , en
châtiant celui-là d'une si haute témé-
rité , afin que l'histoire de sa honte dé-
tournât à l'avenir les capitaines de l'État
d'entreprendre rien de semblable. Cet
avis ayant été goûté de tous, il ne fut
plus question que de la manière de le
mettre à exécution , ce dont on eut
quelque peine à convenir» Car de faire
une sortie sur les assiégeants avec tous
ce qu'il y avoit d^hommes à Amsterdam
proprés à porter les armes , ainsi que
quelques-uns x>pinoient, c'étoit exposeï*
les affaires au hasard d'une demi-heure ;
toutes les mihces de la ville se mon-
toient à trente compagnies en tout, le
peuple n'étoit pas aguerri, le prince
d'Orange avoit toutes vieilles troupes ,
et enfin , dix mille soldats qui ne s'in-
quiètent pas de mourir se battent mieux
38 MÉMOIRES DE HOLLA?|UF..
que soixante mille bourgeois qui^soni
bien aises de. vivre. Aussi le sentiment
de Becker fiit trouvé beaucoup meilleiu-,
et quoiqu'il eût fait de grandes instances
pour être dispensé d'opiner contre un
homme qui demandoit sa tête, on l'o-
bligea néanmoins de parler , et il pro-
testa d'abord que s'il eût cru être la
véritable cause de cette tempête pu-
blique , il n^auroit consulté sur cela
que l'amom* qu'il avoit pour sa patrie ,
et seroit allé se livrer lui-même au
prince , pour tâcher de le fléchir par sa
soumission ou par sa mort ; mais que ,
comme on le voyoit assez, ce jeune am-
bitieux avoit un tout autre dessein, dont
la haine qu'il montroit contre quelques
particuliers n'étoit que le prétexte. « Oui,
messieurs , continua-t-il d'un ton plus
ému , on en veut à notre liberté à tous,
bien plus qu'à la vie de quatre ou cinq
que nous sommes , et l'on ne vous de-
LIVKE PREMIER. 39
mande nos têtes que dans Fespéranccf
de s'en faire un degré pour monter
plus haut, au lieu de considérer que
notre mort ne rendroit en rien cet at-
tentat plus facile , puisque Ton trouve-
roit toujours en vous , messieurs , de
nouveaux obstacles à surmonter pour
aller à la tyrannie , n'étant pas croyable
qu'il se trouve parmi nos magistrats
aucun homme assez lâche pour consen-
tir que les richesses qui nous ont coûté
tant de peines à amasser, fussent empor-
tées en un jour par des courtisans épui-
sés. Ainsi la n\ême fureur, qui semble
n'en vouloir qu'à quelques-uns, menace
en effet tout le monde, car, ne nous
flattons pas, messieurs, de pouvoir com-
poser avec ces gens-là , il leur faut des
sommes immenses pour fournir à leurs
excès , et il n'y a que le pillage d'Am-
sterdam , à leur avis , qui y puisse suf-
fire. C'est un dessein concerté parmi les
40 MÉMOIRKS bu dOLLiNDE.
femmes, à qui Ton a promis leur part
du butin, et l'on songe déjà à la Haye
à quels nouveaux divertissements on
emploiera la dépouille de nos magasins
et la dot de nos filles, quand on les aura
entre les mains. Il n'y a donc mainte-
nant qu'à voir si nous serons assez com-
plaisants pour attendre, les bras croisés,
l'exécution d'une telle entreprise. Mais
je remarque à vos visages que cette seule
pensée vous fait horreur. Eh bien, mes-
sieurs , ne tardons plus à préparer un
tombeau aux ambitieux et aux traîtres. »
On peut dire qu'il y avoit de tout dans
ce discours. Aussi l'homme qui le pro-
nonça justement en ces termes pouvoit
être comparé à ces anciens magistrats
d'Athènes , qui gouvemoient par' leurs
paroles encore mieux que par les lois ;
si bien que l'effet qu'il produisit dans
le3 esprits fut que les autres fonctionnai-
res de la ville se démirent autant qu'ils
LIVBE PREMIRB. 41
purent de leur autorité entre les mains
de ce bourgmestre , et lui promirent de
suivre âes ordres, pour l'exécution du
dessein qu'il avoit à proposer. En effet,
ce dessein fut trouvé merveilleux , après
qu'il eut fait voir les moyens de vaincre
quelques difficultés qui y étoient con-
traires , et tout le monde s'y accorda.
Ensuite l'on conclut de renvoyer Has^
selart au prince d'Orange pour lui por-
ter la réponse qu'il âttendoit. Cette ré-
ponse iiit qu'on alloit travailler à le
satisfaire 9 et qu'il en auroit des nou-
velles certaines le lendemain matin.
Avec cela on fit suivre les députés d'un
chariot plein de fruits et de liqueurs,
pour en faire présent à Son Altesse ,«et
ce prince , à son tour , les fit régaler et
reconduire par le marquis de La Yieu-
ville, qui avoit alors une compagnie en
Hollande , et qui est mort depuis peu
évéque de Rennes. Jamais nul François
4â SIÊMOIEVS I» HOLLANDK.
ne contracta mieux que celui-ci les ma-
nières franches et cordiales de ce pays-
là , et c'est ce qui le fit choisir plutôt
qu'un autre pour faii*e honneur à la
députation d'Amsterdam. A ce compte,
la satisfaction étoit égale de part et
d'autre, et chacun espéroit de soç coté.
Car dans la ville on avoit assuré le peu-
ple qu'il seroit en repos dans vingt-
quatre heures, et le prince avoit fait
publier parmi ses troupes , qu'elles s'en
retoumeroient bientôt dans leurs gar-
nisons. Ce n'est pas que quelques-uns
des plus habiles de l'armée ne crussent
qu'on devoit se .défier de ces longueurs
du conseil d'Amsterdam, dans une af-
faire où il ne falloit qu'une heure pour se
résoudre. Le comte de Schomberg étoit
de ceux qui faisoient cette réflexion,
et la raison qu'il en donnoit fut cette
maxime de guerre, qu'il ne faut jamais
se croire en sûreté quand on a auprès
LIVRE PBBMIEB. 43
de soi des ennemis qui ont en leur
puissance Tinstrument de quelque grand
coup, comme est l'eau ou le feu. Quoi-
que ce comte , devenu depuis marédial
de France , fï^t de l'ancienne maison du
duc de Qèves , et allié de beaucoup de
princes d'Allemagne , néanmoins , son
mérite extraordinaire le faisoit encore
plus considérer que la noblesse de son
sang. D excelloit surtout dans le métier
de la guerre y et il ne s' é toit attaché aux
intérêts du prince d'Orange que comme
à un parti où il pouvoit nuire à FEspa*
gne, pour laquelle il a hérité de ses
aïeux, d'une haine si forte , qu'elle Ta
porté dans tous les endroits de l'Europe
où il y a eu à combattre contre cette
couronne. Avec tout cela le prince , qui
n'écoutoit guère les sentiments d' autrui
que quand ifs flattoient ses inclinations
propres, ne suivoit pas toujours les con-
seils de M. de Schomberg, bien qu'il fut
44 MEMOiaKS DB HOLLA?fDE.
ie premier officier de sa maison militaire
et qu'il eût pour lui une afFection toute
particulière. Il y parut bien quand on
proposa la première fois l'entreprise
d'Amsterdam , car le comte n'en fut
d'avis qu'après l'avoir longtemps inuti-
lement combattue, et le prince n'entra
pas non plus dans sa pensée lorsqu'il
tâcha de donner quelque défiance à
Son Altesse sur le retardement qu'on
apportoit à la contenter. « Il me sem-
ble, lui dit ce prince, quand il lui en
parla, que nous n'avons encore nulle
raison de nous plaindre , que de n!êtie
pas ici dans un camp rétranché, comme
nous sérions à un siège qui se feroit
dans les formes , mais aussi il n'y a pas
deux jours que nous y sommes , et je
n'apprends point que nos soldats s'«n*
nuiént d'attendre, depuis que je leur ai
fait savoir que nous ne serions pas long-
temps ici. Quant à ce que vous voulez
LlVftE PREHIEK. 45
me faire craindre ^ je ne vois pas qu'il y
ait la moindre apparence. Aurions-nous
peur que tout ce qu'il y a de monde
dans la ville fit une sortie sur nous ?
Au contraire, je vous ai entendu dire
vous-même que c'est ce que nous dé-
vions souhaiter. De s'imaginer encore
qu'ils pussent nous inconunoder avec
leurs écluses , c'est ce qu'il ne se faut
pas mettre en Tesprit non plus, puisque
vous étiez présent lorsque Sylvius et
Deschamps, que j'avois envoyés à Am-
sterdam exprès , me rapportèrent, il y
a quelques jours, que les eaux étoient
si basses dans les canaux , à cause des
grandes chaleurs, qu'il ne sauroit y en
avoir assez pour remplir les fossés de
la ville , par où il faut nécessairement
(fu'elles passent, avant d'inonder la
campagne que vous voyez. Et enfin,
voudriez - vous dire qu'il fallût nous
défier de quelque surprise de la part
46 MÉMOIRES DC HOLLANDE.
des -villes voisines , après la précaution
que j'ai eue d'envoyer des coureurs
sur les chemins de Harlem , d'Utrecht
et de Leyde, pour empêcher que nos
séditieux eussent aucune communica-
tion dans ces lieux-là pendant que
nous serons ici. » Ce raisonnement du
prince , avec l'événement qui le suivit ,
étoit bien une marque visible que ta^
gloire des armes et la science de la
guerre s'éclipsoient peu à peu âans un
pays qui étoit depuis un siècle l'école
où se formoient les héros, et où Ton ae-
couroit de tous les endroits de l'Eu-
rope pour apprendre l'art de vaincre et
de triompher. Le grand Gustave , Oli-
vier Cromwell , le vicomte de Turenne,
le maréchal Gassion fiirent de ce nom-
bre, et ce sera un honneur immortel
pour Frédéric et Maurice de Nassau ,
tous deux frères, d'avoir fait de tels
écoliers. Mais dans les nécessités près-
LIVRE PREHIEE.
41
santés où la Hollaude s*est vue engagée
depuis ,. c'a été une triste consolation
pour elle d*étre seulement le théâtre
d'une grandeur effacée, et d'avoir porté
des conquérants qui n'ont pas* été rem-
placés. Au reste, ce qu'il y eut de sin-
gulier en cette affaire , fut que les ma-
gistrats d'Amsterdam croyoient qu'il
étoit aussi important de s'interdire
toute sorte de commerce avec les peu-
ples de leur voisinage , comme le prince
d'Orange s'imaginoit avoir intérêt à
faire la même chose de sOn côté. Car
on ordonna dans la ville que les por-
tes fussent fermées et. les herses abat-
tues, afin qu'il n'entrât et ne sortit
personne pour quelque raison que ce
ïïtt. Pour ce qui est des vaisseaux,
qu'on ne . pouvoit pas empêcher que le
vent n'amenât dans le port , quand on
les'voyoit approcher, on envoyoit au-
devant d'eux un officier de ville dans
18 MKMOIKBS pF. HOLLANDB.
une chaloupe qui , étant proche de leur
bord , leur faisoit dire tout haut , par
un trompette qui Taccompagnoit, qu'ils
retournassent jeter Tancre à la passe de
'Tvlie, qui est à deux lieues de là,
jusqu'à nouvel ordre. Et tout cela, afin
que le plan de défense d'après lequel
on travailloit dans la ville demeurât
tout à fait secret. Ainsi, tout ce que le
comte de Schomberg put répliquer aux'
raisons du prince, n'empêcha pas qu'on
ne se divertit dans le camp en toute assu-
rance. Le capitaine général traita splen-
didement les principaux officiers , et
comme l'armée ne manquoit de rien ,
il ne s'y trouva personne qui ne fit quel-
que excès, au moins de tabac et de
bière. Tout cela ne se passa point sans
qu'il se mêlât dans cette réjouissance
beaucoup de railleries contre le peuple
d'Amsterdam. Les soldats , le verre à la
main et d'un air insolent, càlculoient
LIVBE PREMIKB. 49
déjà entre eux ce qui leur devoit revenir
à chacun , de la composition qui s'alloit
faire avec cette grande ville. A la table
du prince , où les insultes se faisôient
plus noblement, on felicitoit Son Altesse
du succès de cette importante expédi-
tion, et on liii en souhaitoit beaucoup
de semblables pour l'avenir. Enfin , le
reste du jour et une partie de la nuit
s^étant passés de la sorte, la plupart s'en-
dormirent, et il y avoit bien trois heures
que les douceurs du sommeil et les fu-
mées de la débauche absorboient leurs
esprits , quand il se fit tout à coup de
grands cris qui éveillèrent l'armée , et à
ces cris, qui redoubloient en passafnt
par les quartiers , on ne pouvoit rien
comprendre , sinon « qu'il falloit courir
aux armes. » Elles furent bientôt prises,
et comme toutes les troupes s'étoient
endormies sans quitter leur rang, elles
se trouvèrent en moins d'un quart
50 UÉHOIBES DK HOLLANDE.
d'heure prêtes à ^combattre , avec le
prince d'Orange à leur tête ; celui-ci
n*avoit pour tout habillement de guerre
qu'un petit armet d'argent doré cou-
vert de plumes rouges et noires. Il étoit
monté sur un cheval d'Espagne , et s'é-
tant tourné vers les troupes , il leva le
sabre qu'il tenoit à la. main , puis le
remua deux ou trois fois d'une action
toute guerrière , pour les animer par là
à bien (aire leur devoir. L'endroit où
ils étoient alors postés leur cachoit les
murailles de la ville , et ils commen-
çoient à marcher pour se trouver à la
vue des ennemis , quand le soldat qui
avoit le premier donné l'alarme , parce
qu'il étoit alors en sentinelle au corps
de garde le pliis avancé , parut toujours
courant , et cria au prince, d'aussi loin
qu'il l'aperçut : « On n'a pas compris ce
que je voulois dire, seigneur ; vous allez
périr, si vous ne vous retirez. » On ne
LIVRE PKEMIEB.
tarda pas un moment à croire ce qu'il
disoit, car il avoit à peine cessé de par-
ler, qu'on vit venir après lui un débor-
<lement d'eaux, accompagné cle cette
manière de bruit qui se fait à la chute
d'un torrent. Aussi cet épanchement-là
n'alloit pas comme le fliix de la mer ,
où Ton voit les flots s'entre-pousser dou-
cement sur le rivage ; cela avoit plutôt
Tair d'un grand fleuve qui , étant enflé
par les neiges , rompt les bords de son
lit et va tomber avec impétuosité dans
le fond d'une vallée. L'inondation crois-
soit à tout moment; et quand il sembloit
que les eaux alloient s'arrêter ou elles
étoient arrivées, il en venoit tout à coup
de nouvelles qui, de la force dont elles
étoient lancées , écumoient en roulant
et renversoient tout ce qui se trouvoit
sur leur passage. Les tentes qui s'y ren*
contrèrent furent bientôt abattues, et
alors on vit flotter sur l'eau des toilettes,
>iâ MÉMOIRES DE HOJLLAXDE.
(les lits et toutes sortes de bardes. Ce-
pendant le terrain diminuoit à vue
d'oeil , et à la fin il en resta si peu que
ie prince commença de songer à la re-
traite. Il avoit toujours espéré que le
débordement n'iroit pas loin , mais
(juand il eut aperçu derrière lui le même
tableau qu'il avoit devant les yeux ,
il craignit d'être enveloppé, et rengai-
nant son sabre , il montra vite aux au^
très le cbemin par où il falloit s'échap-
per. C'étoit là le dessein dont le bourg-
mestre Becker avoit fait l'ouverture au
conseil d'Amsterdam , et assurément il
ue se pouvoit rien penser de mieux en
(îette rencontre. Car si on eût eu tout
le temps qu'il falloit pour l'exécuter , il
est indubitable que les assiégeants au-
roient été noyés pendant qu'ils dor-
moient encore ; mais il y avoit tant de
choses à faire, cjiie l'espace d'environ
quinze heures qu'on avoit pour ce pro-
LIYBE BREMIKK. 53
jet, y avoit à peine suffi. Voici comment
on s'y prit. Il étoit vrai , ainsi qu'on
r avoit rapporté au prince d'Orange ,
qu'il n'y avoit presque point d'eau dans
les canaux d'Amsterdam , et que la pe-
tite rivière d'Amstel , dont cette ville
prend son nom , étoit tout^ tarie , à
cause des grandes sécheresses qu'il fai-
soit depuis deux mois. Il falloit donc y
faire entrer l'eau de la mer qui étoit au
port, et pour cela quatre mille hommes
ftirent employés à l'heure même à abat-
tre le quai, afin que quand le flux vien-
droit il pût remplir trois cents canaux
dont la ville est, pour ainsi dire, toute
découpée. En effet, la chose arriva en-
core mieux qu'on ne l'espéroit , parce
qu'un grand vent , qui sembloit être
d'intelligence , tant il souffla à propos ,
seconda le dessein des travailleurs avec
une facilité incroyable. Quand on put
une fois compter sur cette grande abon-
54 MÉHOIBES DE HOLLANDE.
(lance d'eaux que l'Océan fournissoit
toujours, il n'y eut plus qu'à les répan-
dre du côté des prairies, où les troupes
étoient campées. Mais parce que , si ces
eaux fussent passées dans les fossés de
là ville, qui étoient très*profonds, ils en
auroient été remplis, et qu'il n'en seroit
pas resté assez pour le besoin qu'on
en avoit, on s'avisa de faire des rigoles
de bois de la largeur et de la hauteur
des poternes où les grands canaux al-
loient aboutir, afin que ces rigoles étant
dressées comme des pontons , depuis
l'ouverture des poternes jusqu'à l'autre
bord des fossés, on fît passer toutes les
eaux dessus pour les diriger dans la
campagne , sans qu'elles s'allassent per-
dre autre part. Pendant que l'on se pré-
paroit ainsi à la vengeance dans les
rues , il se faisoit des prières publiques
dans les temples pour la réconciliation .
des esprits. Néanmoins , dans ces prié-
LITaE PKEIUKR. 55
res, qui étoient toutes mêlées de lamen-
tations de Jérémie, il ne paroissoit guère
moins de passion que dans le tumulte
des carrefours. Car les ministres, en
^pleine chaire , comparoient le prince
d*Orange et son armée aux Babylo-
niens, qui étoient les ennemis de Dieu ;
et au contraire, ils appliquoient à la
ville d'Amsterdam tout ce que les pro-
phètes ont dit de beau de l'ancienne
Jérusalem. Enfin la nuit , que l'on at-
tendoit impatiemment, arriva tout aussi
noire qu'on le soubaitoit ; et quand elle
fut un peu avancée, on fit sortir les
eau& par six endroits en même temps ,
de sorte que les troupes , qui ne les re-
gardoient venir que d'un seul côté ,
s'en virent bientôt environnées. C'étoit
assez 'de ce stratagème pour punir la
hardiesse qu'on a voit eue d'assiéger une
ville comme Amsterdam; et toutefois
ce ne fut pas la seule vengeance qu'on
5t> MÉMOIBBS DK. HOLLANDE.
%
tira de ceux qui avoient osé Fentrepren-
(Ire ; car quelques curieux s'étant avisés,
pour rendre la confusion des assiégeants
encore plus grande, de leur insulter
galamment et avec esprit, écrivirent,
tant contre les principaux officiers de
r armée, et les premières dames de la
cour, que contre le prince. d'Orange
lui-même, je ne sais combien de quoli-
bets les plus moqueurs du monde, qu'ils
enfermèrent dans des balles de cire , et
les jetèrent sur l'eau, qu'on lançoit vers
les troupes ennemies , dans l'espérance
qu'elles seroient ouvertes et que ces
perturbateurs de la félicité publique,
<*omme ils les appeloient, en seroient
vivement piqués. Il n'y eut pas jus-
qu'aux dames , de toutes sortes d'l;iu-
meur et de condition , qui ne se fissent
un honneur de cette plaisanterie ; cha-
cun voulut profiter, selon, son génie, de
l'occasion qui se présentoit , deseven-.
I^IV&K P&EM JEK^ 57
ger impunément des mépris, de .Guil-
laume de Nassau. Les unes , en style de
roman , le comparoient à Tambitieux
Icare; les. autres, plus dévotement, le
disoient semblable au superbe Lucifer ;
et toutes lui reprochoient avec une ai-
greur pareille Tinjustice de son entre-
prise et la honte de son décampement.
Elles ne purent toutefois prendre autant
de plaisir à ce jeu , comme leurs, pères
et leurs maris j en trouvèrent, puiscpi'il
n'y avoit point alors de jaloux ni de
critiques à Amsterdam , de quelque re-
ligion qu'ils fussent, qui ne s'estimas-
sent heureux de voir leurs femmes et
leurs filles se déchaîner ainsi contre des
gens .encore .plus redoutables par leur
galanterie que par leur valeur. Aussi
cette petite vengeance ne «nanqua pas
de réussir , justement comme on l'avoit
prémédité. Car ces balles voguèrent ai-
sément jusqu'à l'armée , et parce qu'il
58 MÉMOIRES DR HOLLANDE.
S* en étoit jeté un assez grand nombre ,
il n'y eut presque personne qui n'en
attrapât quelqu'une. Un ofl&cier , entre
autres, qui en vit autour de lui cinq
ou six flotter sur l'eau que son cheval
avoit jusqu'aux sangles , se baissa pour
en prendre une, et ayant reconnu,
en la pressant dans sa main , qu'il y
avoit im papier renfermé , il attendit
qu'il fi\t hors du péril pour voir ce que
ce pouvoit être , car ce n'étoit guère le
temps alors de contenter une curiosité
inutile. L'inondation croissoit toujours,
et c' étoit une chose effroyable de voir
vingtKîinq ou trente mille hommes,
marcher au milieu des eaux, sans savoir
de quel côté ils alloient« Il est vrai que
la cavalerie eut moins de peine à s'en
tirer; mais l'infanterie pensa demeurer,
tout entière dans les larges fossés qui
servent, en cie pay&-là, à séparer les pâ-
turages ; une grande partie s'y noya ,
LivRK rasMiza. 59
plusieurs chariots y versèrent aussi avec
le bagage dont ils étoient chargés, sans
qu*il fflt possible d*en rien sauver. Enfin
l'armée arriva sur le terrain sec , mais
si accablée de confusion et de fatigue
que les officiers ne savoient que se dire
et n'osoient s'entre-regarder. Ce spec-
tacle étoit surtout malplaisant pour le
prince d'Orange ; mais il trouva le
moyen de ne l'avoir pas longtemps de-
vant les yeux, en prenant le chemin de
Diereii, qui est une belle maison qu'il
avoit dans le Veluwe^Zôom, prés de
Doesbourg, où il se retira promptement
avec les principaux de sa suite. Tous les
divertissements que les siens eurent soin
de hii faire trouver dans ce lieu-là , du-
rant quelques jours.) ne purent néan-
moins, dissiper le diagrin qui lui restoit
de cette malheureuse affaire ; et ce qui
l'inquiétoit davantage étoit la crainte
qu'il avoit de s'être attiré, par un atten-
60 MÉMOIBLSS DR HOLLANDE.
tat inutile , le mépris et TaYersion. de
tous les confédérés. En effet, une telle
crainte étoit si bien fondée , que c'eût
été un aveuglement à ce prince de ne la
point avoir. Car il ne pouvoit pas ignorer
que le grand intérêt de cette république
est la liberté ; et que , comme elle avoit
tout hasardé pour Tacquérir, il n'y auroit
point aussi d'efforts qu'elle ne fi\t réso-
lue de faire pour la conserver. Par con-
séquent, il jugeoit bien que. ce qu'il ve-
noit d'entreprendre alloit être regardé
comme une infraction violente et sédi-
tieuse aux lois fondamentales du pays.
Dans cette agitation d'esprit il ne savoit
s'il devoit retourner sitôt à la Haye. Afin
donc de s'en assurer^ il fit sonder les
esprits par le comt« de Horn, son allié^
qui étoit de la chambre de Hollande,
pour savoir de. quelle manière on l'y
recevroit. Les États , de leur côté, s'é-
toient déjà assemblés, pour délibérer
LtVBE PRRIIJEE. 61
entre eux sur la même chose ; et la
conclusion fut que le prince rentreroit
à la Haye conrnie revenant d'une pro-
menade , et qu'ainsi on ne Tiroit point
saluer par députés, comme c' et oit Tu-
sage quand il revenoit d'un voyage ou
d'une expédition. En vertu de cet ac-
cord on le vit arriver le lendemain en
équipage de chasse, et les égards même
qu'on eut pour lui furent tels qu'on
n'entendit pas dire un seul mot dans le
conseil , à la cour et parmi le peuple ,
de tout ce qui s'étoit passé. Toutefois,
^un accommodement si prompt et si ca-
pable de contenter ce prince n'empê-
dia pas qu'il ne tombât dans une mé-
lancolie où il demeura plongé jusqu'à
la fin de sa vie , qui ne dura plus guère
après cela. Car étant devenu malade de
la rougeole, qui courut au mois de no-
vembre suivant, et dont il n'y eut point
de petits^enfants qui ne se . guérissent ,
62 , MÉMOIRES DR HOLLANDK.
il mourut sur le déclin de son mal, d'un
verre de limonade assaisonné au gré
des mécontents, selon la nouvelle fausse
ou véritable qui s'en répandit alors. Le
ressentiment qu'on avoit tojtijours de sa
dernière conduite fit qu'on ne s'aiSi-
gea pas autant de sa perte qu'on l'eiit
fait sans doute dans un autre temps;
et ce qui acheva d'en consoler tout à fait
les Provinces-Unies, fut la naissance
d'un autre prince , qui naquit huit jours
après la mort de son père. Cette nais-
sance effaça si bien le souvenir des of-
fenses passées chez ce peuple naturel-^
* lement bon , qu'on la célébra par des
réjouissances sincères dans toutes les
villes de l'Etat. La Haye entre les auti-es
signala sa joie dans cette fête publique ,
comme plus affectionnée aux princes
d'Orange, parce qu'ils y font leur sé-
jour. II y avoit dans les rues des feux
allumés et des tables dressées^our ré-
V
LIVtR. PBRMIEH. 63
galer les passants ; on voyoit devant
toutes les maisons des nobles, des ban-
deroles et des festons avec des inscrip-
tions et des devises , qui faisoient espé-
rer des merveilles de cet illustre enfant.
Zuilestein ne laissa pas échapper une si
belle occasion de se distinguer à son
ordinaire. Afin donc d'endiérir par-
dessus les autres , cet homme^ rare en
inventions , fit tapisser son portail de
quantité d'écriteaux tirés du Vieux Tes-
tament, dans lesquels il appliquoit au
jeune prince tout ce que les anciens
oracles avoient prédit du Messie. Enfin,
pour comble d'honneur et pour marque
de réconciliation entière, Gand et Som-
merdick, qui étoient assurément les plus
considérables de tout le pays , et quel-
ques autres encore, présentèrent le petit
prince au baptême , au nom de la répu-
blique , et le nommèrent Guillaume, du
nom de son père et de son bisaïeul. La
04 MÉHOIEES DE QOLLANDE.
suite a bien fait voir qu'on ne s'étoit
point trompé dans les hautes espérances
qu'on avoit conçues de ce fils de tant dé
héros, puisque, en effet, il se trouve en
sa personne un mérite composé de la
probité du sang d'Angleterre et du cou-
rage de la maison de Nassau *. Et il ne
faut pas douter que ces deux qualités
assemblées en lui ne l'eussent déjà porté
bien avant dans le chemin de la gloire ,
si sa destinée eût voulu , qu'au lieu de
tourner ses armes contre une couronne
que tant de raisons doivent lui rendre
chère , il les eût seulement employées
contre les anciens ennemis de sa famille
et de son pays. Car en comparant les
premières campagnes de celui-ci avec
les dernières prouesses de son père , on
trouvera que le second n'est pas main-
* Voy. ses Lettres en anglais publiées à Lon-
dres en 1848, par P. Grimblot, 2 vol. in-8.
LIVRE PREMIEB.
65
tenant plus heureux en batailles , que
l'autre le fiit au siège d'Amsterdam,
d'où il remporta autant de confusion et
de chagrin qu'on vient de le dire. Mais
on n'a pas encore raconté de quelle
manière cette grande ville solennisa la
fête de sa délivrance , et c'est ce qu'il
faut savoir. Conmie cette reine de la
mer, ainsi qu'elle s'en flattoit, né s'é-
toit jamais vu insulter avec tant d'nu-^
dace , il ne s'étoit point fait jusqu'alors
de réjouissances chez elle pareilles à
celles qui s'y célébrèrent cette fois. Car
quand il n'y auroit eu que le naturel
ordinaire des peuples , qui leur fait re-
garder le malheur des grands comme
une consolation de leur bassesse , cela
seul auroit déjà suffi pour mettre en
belle humeur des gens à qui il ne faut
qu'une petite raison d'être contents
pour les obliger à bien boire , sans
compter beaucoup d'autres sujets qu'ils
66 mémouks dk holi.ande.
s'imaginoient avoir de haïr le prince
d'Orange , et qui les portoient à d'in-
croyables excès de joie dans la pensée
qu'il fî\t noyé. Ce fut apparemment ce
qui sauva le reste de l'armée que cette
fête d'Amsterdam , parce que , conune
on pouvoit de dessus les murailles de
la ville en voir le triste débris , qui s'é-
toit arrêté à deux lieues de là pour se
sécher , peut-être que si le peuple l'eût
su , dans la rage où il étoit , il fîûit allé
le tailler en pièces , et conune d'autres
Lapithes, devenus soldats à la table, il
eût été faire un massacre en sortant
i d'un festin . En effet, ces pauvres troupes
j mouillées avoient quelque inquiétude de
ce côté-là , et elles ne s'estimoient pas
trop malheureuses pourvu cpi'on les
laissât conune elles étoient. Elles n'a-
busèrent pourtant pas du loisir qu'on
leur donna , mais elles reprirent le che-
min de leurs garnisons le plus tôt qu'el-
f
LIVBB P&UIIEB. 07
les purent, sotis la conduite de leurs
officiers. A la vérité, il en faut excepter
celui qui avoit attendu d'être en lieu
de sûreté pour examiner la balle qu'il
avoit trouvée sur Teau. Car ayant ou-
vert le papier qui étoit dedans , aussitôt
qu'il se vit en liberté de la faire, il y lut
ces mots écrits en lettres capitales : « Si
ce billet tombe entre les mains d'un ca-
valier de mérite , il est conjuré , au nom
de la gloire et de l'amour, de venir
tirer de la misère une personne qu'il ne
trouvera peut-être pas indigne d'être
heuretise. » Il y avoit au bas , en plus
petits caractères: « S'il s'accorde à cette
proposition , qu'il se trouve vendredi
prochain , à quatre heures du soir , à la
porte de la synagogue d'Amsterdam , et
qu'il mette du ruban vert à son chapeau
afin qu'on le connoisse. » Cela étoit écrit
deux fois dans ce billet, une en flamand
et l'autre en françois, afin qu'il n'y man-
68
MEMOiaKS DE HOLLANDE.
quàt rien pour être entendu. D n'y avoit
que cette adresse : h A un cavalier de
mérite , » ce qui étoit assurément trop
général, car il n'est guère de cavalier qui
ne croie valoir du moins autant qu'un au-
tre, tant il est naturel auxhonunes, pour
peu qu'ils aient de bonnes qualités ,
d'être toujours les premiers à s'en aper-
cevoir. Mais par bonheur la suscrip-
tion du billet se trouva en cette occa-
îiion tout à fait convenable à la personne
qui le reçut , puisqu'il eût été assez dif-
ficile de rencontrer en quelque autre
plus qu'en celui-ci tout ce qui sert à
composer un cavalier parfait. Néan-
moins , quoique ce fiit un homme pro-
pre aux aventures surprenantes , la nou-
veauté de celle-ci T étonna d'abord,
et jusqu'au lieu même du rendez-vous ,
tout lui en sembla rare. Mais enfin, à
force d'y penser , il n'y vit rien qui le
rebutât. Ainsi, après avoir bien fait
LI^RE PARMIEB. 69
des réflexions pour et contre , il s'écarta
un peu pour laisseï* partir les troupes ,
et sans être accompagné que de son
valet de chambre , il prit le chemin de
Muyden , qui est une petite ville à trois
lieues d'Amsterdam, où il alla passer la
nuit. La fatigue assez grande de trois
mauvaises journées ne Ait pourtant pas
capable de l'endormir comme il faut.
Une agitation d'esprit violente le ré-
veilla trois ou quatre fois , et il regarda
comme une chose tout à fait extraordi-
naire que , dans un sommeil fait à din
verses reprises , une même image se
présentât toujours à lui. « Au moins ,
disoit-il à son réveil , si elle est aussi
belle qu'elle me l'a paru en dormant ,
je ne plaindrai pas ma peine. » B n'y
avoit que cela qui lui donnât de l'in-
quiétude. Car, de son côté , il n'étoit
nullement en doute qu'il n'eût le bon-
heur de plaire : une infinité d'intrigues
70
MEMOIRES DE HOLLAIIDE.
lui avôieht trop appris ce qu'il valoit ,
et soit que la dame de la synagogue fftt
Flamande, soit qu elle fût Françoise, il
se promettoit hardiment, à lui-même ,
qu'elle seroit égalen^ent touchée de sa
bonne mine et de son bel esprit. Pour
ce qui est de lui , il étoit de l'ancienne
maison de I<usignan , qui a donné des
rois à l'Europe et des empereurs à
l'Asie , et qui , s' étant divisée en plu-
sieurs branches considérables , a des
descendants en Saintonge et en Poitou.
Il s'appeloit Villeneuve*, d'une terre
qui va ordinairement au cadet de la
famille ; et (juelque alliance de lui* avec
le marquis de La Boulaye l'a voit en-
gagé dans les guerres civiles , où il avoit
fait même des coups assez hardis pour
un homme de vingt-deux ans , tel qu'il
' François VI, duc de La Rochefoucauld, ba-
ron de YerteuiL V. Conrart. Mss.T, 2» , p. 531 .
LIVRE PREMIER.
71
étoit alors. Mais la probité qui , dans
sa fajpiille , éloit héréditaire , lui don-
nant quelques remords de porter les
armes contre son devoir , il rompit
généreusement quelques amusements
d'amour qui le retenoient , et après les
secondes barricades, il se retira avec
quelques autres, premièrement à Bruxel-
les, et ensuite en Hollande , qui s'appe-
loit alors l'exil volontaire des honnêtes
criminels. Son mérite n'y demeura pas
longtemps inconnu , et le prince d'O-
range même , auquel il faut rendre ce
témoignage , qu'il se connoissoit fort au
prix des gens, iîit bientôt si persuadé de
ce que valoit ce gentilhomme, que, sans
le faire passer par les degrés selon la
coutume, il lui donna d'abord une com-
pagnie du régiment de Hauterive qui
vint à vaquer. A considérer les qualités
dont. il. étoit avantageusement pourvu ,
il paroissoit assurément digne de toute
72 MÉMOiftRS VE HOLLANDE.
autre chose . Car il n'y avoit pas jusqu'aux
Hollandois, quoique accoutumés à re-
garder chez eux les François d'un œil
d'envie', qui n'approuvassent l'avance-
ment de celui-ci, tant il avoit su en peu
de temps apprendre leur langue et s'ac-
commoder à leur esprit. Une si grande
facilité à se rendre comme naturelles des
mœurs étrangère^ et une langue assez
difficile, suppose sans doute qu'il en-
tendoit tous les exercices essentiels à sa
profession , et en effet il s'en acquittoit
à merveille , c'est-à-dire avec le même
succès qu'il écrivoit en prose et en vers.
Les gens de cour eux'^mémes, qui se
font ordinairement un honneur à leur
mode d'ignorer les belles-lettres et de
ne savoir pas bien écrire, trouvoient que
Villeneuve composoit trop bien pour un
cavalier. Mais les dames n'étoient pas
de ce sentiment, et il n'y en avoit
point de si fière à la cour de la reine de
LIVRE PREMIER. 73
Bohême et de la princesse royale *, qui
ne lui eût écrit de bon cœur trois lettres
pour pouvoir s'attirer un de ses billets.
Aussi avoit-il toutes les qualités qui
peuvent donner de la confiance au sexe,
tant il étoit libéral , complaisant et dis-
cret. Il est vrai que sans tout cela c' étoit
un coup assuré pour lui de plaire dès
la première vue , puisque son visage ,
son air, sa taille et ses cheveux fai-
soient je ne sais quel assemblage dont
le cœm* se trouvoit doucement surpris.
Tant d'agréments ne Tempêchoient
poiutant pas d'être aussi brave (ju'il
devoit être ; c'étoit au contraire ce qui
le rendoit ainsi aimable qui l'obligeoit
à faire paroître du cœur , parce que la .
jalousie que son mérite donnoit à bien
des gens lui faisoit souvent des affai-
res , dont il se tiroit toujours avec hôn-
' Les cours de Louis XIII et de Monsieur.
74 UÉMOl&FS DE HOLLANDE.
neur.' Le malheur est qu'une si belle
réputation gâtât sa fortune , car il étoit
impossible que les dames s'entretins-
sent perpétuellement de ses louanges ,
sans donner de l'ombrage aux maris
et aux amants. Il ne se seroit pourtant
pas mis fort en peine de leur chagrin à
touSy si à la fin il ne s'en fôt trouvé un
du nombre duquel il avoit tout à crain-
dre. Aussitôt qu'il se vit ce dangereux
rival en tête y il espéra , comme on se
flatte toujours, de pouvoir sauver son
intrigue par la feinte, et il disoit en lui-
même que ce ne seroit pas le premier
prince qui auroit été dupé en amour
par un cadet. Mais les mesures qu'il
commençoit à prendre pour cela furent
rompues tout à coup par l'avis qu'on
lui donna de n'aller plus chez Spirink * ,
* Mot hybride composé de Pri, King , qui
peuyeiit signifier le Roi et le Prince son fils.
LIVRE PRF.MIEt.
75
qui avoît les filles les plus galantes de la
cour , et cet avis fut suivi de quelques
insinuations assez claires du dessein
qu'on avoir» de l'humilier. Villeneuve,
qui comprit aisément tout ce que cela
vouloit dire , se défit de sa chai'ge , et
conmie rien ne l'attachoit plus en Hol-
lande, il résolut de visiter la Suède , où
la réputation de la grande Christine at-
tiroit alors les braves et les savants. La
Ghastre et Persan, ses deux amis, vou-
lurent être de la partie , et leur départ
pour Stockholm fut résolu. Le prince, de
qui il alla prendre congé , ne s'opposa
nullement à son dessein, tant il sentoit
de joie en son ânie de l'éloignement de
ce redoutable cavalier. Mais il se con-
tenta de l'engager , comme par honnê-
teté , à l'accompagner à une petite jm:*gh
menade , sans lui dire que c'étoit le
siège d'Amsterdam pour lecfuel on de-
voit partir le lendemain ; quoique ap-
76 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
puremment il ne Finvitoit de la sorte
qu'afin qu'il allât publier dans le sep-
tentrion le succès qu'il se promettoit de
son entreprise. Mais le capitaine ré-
formé avoit bien autre chose en l'esprit
alors que de raconter les aventures
d' autrui , lui qui se hâtoit d'en aller
commencer pour lui une toute nouvelle.
Il admiroit , en soupirant , cette des-
tinée toute semée d'intrigues qui le me-
noit ainsi de belle en belle , et qui ne
le tiroit d'un engagement que pour en
commencer un nouveau. Néanmoins, il
se trouvoit dans une certaine confiance
qu'il n' avoit point encore sentie en de
pareilles occasions. Soit que plusieurs
succès réitérés achevassent en ce mo-
ment de former en lui une forte habi-
tude de ne désespérer de rien , soit que
cette intelligence universelle qui préside
à la conduite de nos affaires inspire à
chacun, pour ce qui le touche, un près-
LITRE PREMIER.
sentiment secret qui se nomme pru-
dence, lequel étant bien écouté, prépare
l'âme aux événements. De ces deux
sentiments , quel que fôt celui qui forti-
fiât Villeneuve en cette rencontre , la
vérité est que son cœur lui annonçoit
alors autre chose de plus réel et de plus
solide que tout ce (ju'il avoit vu dans
ses aventures du temps passé. Cette
pensée lui donnoit une impatience de
se voir à Amsterdam , la plus forte qu'il
eût jamais eue , sans toutefois qu'il lui
servît de rien d'y arriver sitôt , puis-
qu'il ne lui restoit jusque-là que trois
lieues à faire , et qu'il y avoit encore
deux jours à passer avant l'heure de
l'assignatron. Ainsi il partit de Muydeu
lorsque le soleil se levoit, et quelques ef-
forts que fît le barbe qu'il montoit pour
seconder son empressement, encore lui
trouvoit-il le pas beaucoup plus lent
quk l'ordinaire. «Mais, disoit-il en lui-
78 HÉMOIEES DF. HOLLA^fDR.
même en marchant toujours , comme si
sa première confiance n'eût pas été
assez bien fondée , que sais-je s'il y a
tant de sujet de me hâter de la sorte?
C'est peut-être quelque plaisanterie que
ce billet qui m'est tombé entre les
mains, et à ce compte-là, ne serois-je pas
bien ridicule d'aller faire tout sérieuse-
ment les choses qui y sont marquées ?
Il est vrai , reprenoit-il , que, comme je
n'en ai fait confidence à qui que ce soit,
je suis au àioins en sûreté du côté de la.
raillerie , et enfin , ne falloit>-il pas tou-
jours que j'allasse à Amsterdam m'em-
barquer pour Stockholm? » Toutefois, je
ne sais quel instinct le ramenoit à croire
que c'étoit là une aventure effective , et
dans cette pensée il songeoit aux moyens
d'enlever cette personne que le ciel sem-
hloit lui destiner. « Car il ne faut pas
' douter , continuoit Villeneuve , en re-
gardant le billet , puisqu'elle m'invite
LIVAE PEEMIER. 79
ici à l'aller <« tirer de la misère » que ce
ne soit ([uelque fille fort riche qu'pn
veut marier contre son gré, et qui, ayant
le cœur noble , aime mieux épouser un
homme de qualité qu'un négociant
qu'on lui veut donner. Cinquante mille
écus d'or ne tiennent guère de place,
et il ne me seroit pas difficile de l'em-
mener avec son argents» L'inégalité de
la condition ne le faisoit point hésiter,
il a voit trop d'esprit pour s'entêter de
cette délicatesse . « La vie humaine , pour-
suivoit-il , est un commerce perpétuel ;
ceux qui n'ont que la naissance en
partage , et les autres qui tiennent la
fortune de leur côté , s'accommodent
ensemble; nous changeons avec les rotu-
riers de la noblesse pour du bien. La
Haye d'où je viens est toute pleine de
ces mariages ; d'Aumale a pris la fille
d'un bourgeois de Leyde , Montbas a
épousé celle de Grotius, de Bret a trouvé
80
MKMOIRES DR HOLLAKDE.
son compte dans une alliance toute sem-
blable, et l'état de mes affaires me per-
suade de les imiter. » C'est ainsi qu'après
plusieurs réflexions il en venoit tou-
jours à se contenter soi-même , et ne
faisoit en cela que suivre son humeur
naturelle, qui étoit de ne s'embarrasser
de rien. La seule chose qui lui donnoit
quelque peine étoit le lieu du rendez-vous
qu'on lui avoit marqué. « Car pourquoi
me parler de synagogue, se demandoit-
il à lui-même , à moins qu'elle ne soit
juive, et si elle l'est, je jure de ne l'é-
pouser de ma vie , j'ai trop d'horreur
pour ces gens-là. Mais peut-être aussi ,
se répondoit-il ensuite, qu'elle veut de-
venir chrétienne , et, à ce compte, elle
auroit de nouveaux charmes pour moi.
Parce qu'encore que ce ne soit pas trop
ma profession de m'employer à la con-
version des infidèles, néanmoins, quand
nos intérêts nous conduisent aux bon-
LIVER PREMIBB.
81
nés œuvres , il faut aller avec eux jus-
que-là, et ne pas négliger les actions de
piété , qui se trouvent à faire dans le
chemin de la fortune. »» Il n'y avoit pas
dans ce raisonnement , . sans doute , un
fort grand raffinertient de religion ;
mais il ne falloit pas aussi attendre
autre chose d'un homme élevé à Tarmée
et à la cour , et qui ne souhaitoit , à le
bien prendre, de pouvoir tirer une juive
de ses ténèbres , qu'afin que la gloire
d'avoir travaillé au salut d'une âme ,
servît à adoucir en France l'horreiu-
qu'on y auroit d'un enlèvement. En
finissant ces réflexions , il se trouva à la
porte d'Amsterdani, où il s'alla loger
dans un quartier peu fréquenté , pour
éviter les connoissances qu'il avoit dans
cette ville. Il y étoit déjà allé autre-
fois , mais il ne l'avoit jamais assez bien
considérée ; et c'est ce qui le fit résou-
dre à employer tout le loisir qui lui
82
MEMOIEKS DE HOLLANDE.
restoit jusques au soir du lendemain à
examiner comme il faut toutes les mer-
veilles de cet abrégé du monde. On
peut dife que toute la Hollande est elle*
même une espèce de prodige, et que Fart
a faft un chef-d'œuvre, d'un avorton de
la nature qu'elle fut autrefois. Car sa si-
tuation basse et marécageuse la feroit
encore maintenant servir d'égout à la
mer, si Tindustriede ses habitants ne lui
avoit donné contre les fureurs de 4'0-
céan de vastes barrières de sables qu'on
appelle les dunes , pleines d'herbes sa-
lées , qui rendent excellent une infinité
de gibier qui s'en nourrit. Après avoir
ainsi pourvu à la nécessité pressante, ils
ont travaillé au plaisir , et d'un terrain
tout artificiel , ils en ont fait une déco-
ration de théâtre de vingt lieues d'éten-
due , puisqu'on ne sauroit nommer plus
juste un paysage rempli de villes pein-
tes et dorées , et si voisines les unes des
LIVEE PRKM1F.R.
83
autres , qu'on eïi peut voir cinq en un
jour. Saïunaise , qui a voit succédé là à
Scaliger et à J. Lipse , dans une certaine
charge, qui, sans obliger à aucune fonc-
tion ordinaire , fait considérer comme
l'oracle des sciences celui qui en est
revêtu ; ce Saumaise donc , qui étoit
toujours habillé cavalièrement, et qui,
toutefois, ne parloit que par sentences,
faisoit ,une autre peinture de la Hol-
lande et disoit : « Que c'est un pays où
les quatre éléments ne valent rien , et
où le démon de l'or, couronné de ta-
bac, est assis sur un trône de fromage. »
Cette dernière peinture est encore au
natiu:el , et elle a un sens très-véritable.
Car dans cetie province, d'ailleurs si
célèbre , la terre ne porte point de
fruits , l'eau n'est pas bonne à boire ,
Tair est ordinairement épais comme de
la fumée , et le feu y sent si mauvais
par la matière qui sert à l'entretenir,
8i MÉMOIRES DK HOLLANDE.
({u'on est contraint de le cacher pour
s'en servir. Avec cela le fromage, qui
est la principale nourriture des Hollan-
dois, se peut aussi bien nommer leur
soutien, comme le tabac leur divertis-
sement ordinaire , et enfin Tor , dont
l'autorité est partout si grande, règne,
ou du moins il régnoit alors chez eux
avec une telle abondance, qu'il sembloit
(jue tout le Pérou y eût été transporté,
(ùette abondance éclatoit surtout dans
Amsterdam, où les naarteaux des portes
étoient communément d'argent massif
d'une grosseur étonnante , sans qu'ils
fussent pourtant au hasard d'être volés ,
à cause que l'admirable poUce qui s'y
garde, met toutes choses en une entière
sûreté. D'après cela , il est aisé de juger
des beautés et de la splendeur de cette
superbe ville, qu'un évêque de France' , '
' ToussciiDt de Forbin Jansou , évéque âv
LIVRK PBEMIER. 85
qui, au retour de son ambassade de
Pologne, s'embarqua à Dantzick, ex-
près pour voir la Hollande , a décrite
en peu de mots en disant qu'Amster-
dam surpassoit les villes d'Italie en
grandeur , en magnificence et en régu-
larité. En effet, sans parler des rues,
qui y sont alignées partout comme les
maisons de la place Royale, on auroit
peine à croire le nombre et la splendeur
de ses édifices publics. Celui où les con-
seils de ville se tiennent , et un autre où
s'assemblent les marchands, passent
pour deux merveilles du monde. Enfin,
il n'est pas jusqu*aux hôpitaux , où la
quantité de richesses et les raretés de
l'architecture ne soient surprenantes ; il
y en a dix pour diverses sortes d'in-
fortunes, qui ne peuvent être comparés
Marseille, ambassadeur en Pologne en 1675,
ensuite cardinal; mort en 1713.
80
MÉMOIRES nE HOLLANDE.
qu'à cet hôtel des Invalides , si digne
de la puissance. et de la bonté du plus
grand de tous les rois. On a remarqué
que la libéralité d'une seule personne a
quelquefois suffi à de pareilles construc-
tions. Tout nouvellement encore , un
Hollandois, revenu des côtes d'Asie où
il a voit gagné des sommes, immenses,
par un trafic de plusieurs années , avoit
offert aux magistrats d'Amsterdam deux
tonnes d'or ; c'est ainsi qu'ils calculent ,
et cela fait deux cent mille livres , pour
fonder un hôpital , où l'on auroit eu
soin de nourrir le reste de leur vie, tous
les animaux domestiques et toutes les
bêtes de charge qui ne pouvoient plus
servir. 11 avoit vu pratiquer ce genre
d'hospitalité dans les Indes , où il n'y
a point de ville qui n'ait un local pu-
blic pour recevoir les chevaux ruinés,
les chiens malades, et d'autres sembla-
bles hôtes avec toute sorte d'humaiiité.
LIVRE PBKMIF.B. 87
Mais ces idolâtres n'en usent ainsi que
par superstition , dans Tidée qu'ils ont
que l'âme des honunes passe dans le
corps des bêtes ; sur ce fondement il se
trouvera telle personne parmi eux qui ,
en pansant un vieux chameau , s'imagi-
nera traiter son bisaïeul. 11 y a bien de
Tapparence que ce bonhonune , qui
vouloit introduire le même usage dans
son pays, avoit apporté quelque teinture
de cette rêverie; et c'est aussi ce qui
obligea Messieurs d'Amsterdam de re-
jeter sa fondation. Il y en avoit assez
d'autres sans celle-là , propres à entre-
tenir agréablement un curieux comme
étoit Villeneuve, qui, en eifet, ne man-
qua , pendant deux jours , de donner
son discernement et son admiration
à tout ce qui parut à ses yeux. Mais
dans celte incroyable diversité de cho-
ses qui le charmèrent, rien ne le surprit
autant qu'ua endroit de la ville nonuné
H8 MÉMOIRRS DR HOLLANDE.
le canal de l'Empereur , qui seroit en
vérité le plus beau lieu de la terre si
Versailles n'existoit point. Il n'est pas
*1 tout à fait si long que le Gours-la-Reine,
mais il est plus large. L'eau qui court
au milieu occupe à peu près la moitié
de cette largeur, et elle est en tout
temps si nette et si haute, qu'on la voit
ordinairement couverte de petites bar-
ques, les unes peintes, les autres dorées,
qui voguent à toutes les heures du jour
d'un bout à Vautre , pour le plaisir ou
pour la nécessité. Car les plus vives cha-
leurs du soleil n'y sont jamais incom-
modes, parce que les grands arbses
qui sont plantés régulièrement sur les
deux bords font , d'une moitié de leurs
branches, une espèce de berceau fort
épais qui couvre le canal^ pendant que,
de l'autre moitié , ils répandent une
ombre agréable sur les deux côtés du
quai. Néanmoins, ces arbres, tout hauts
LIVRE PRRMIKB.
89
et touffus qu*ils sont , n'empêchent pas
qu'on ne remarque la magnificence des
maisons qui bordent ce canal à droite
et à gauche. En France , où les noms
honorables se prennent sans les deman-
der, et à Paris surtout 5 où Ton donne
du relief à toutes choses , ces maisons
s'appelleroient des palais , tant elles ont
d'ornements et de magnificence dehors
aussi bien que dedans. Il y a cette dif-
férence, que leur entrée n'est pas de
plain-pied à la rue comme les nôtres ;
mais elle est à la hauteur d'un perron ,
où l'on monte par des degrés de mar-
bre , en s' appuyant si l'on veut sur une
balustrade de cuivre doré, poséede cha-,
que côté sur deux lions ou deux aigles de
même matière , qui lui servent de bases
aux angles de l'escalier. Les yeux ne soiît
pourtant pas les seuls à trouver là deô
charmes , les oreilles y en rencontrent
aussi par le doux concert d'une infinité
90
MKMOIBES DE HOLLANDE.
d'oiâeaux , qui se font comme une lon-
gue volière de tous les ormeaux de ce
canal. Il ne falloit pas moins que tout
cela pour adoucir l'inquiétude de Ville-
neuve, encore y revenoit-il toujours , et
faisant F application de tout ce qui se
trouvoit alors devant lui, au sujet de son
impatience : « Je m'imagine, disoiu-il,
que je prendrai infiniment plus de plai-
sir à la voir et à l'entendre , que je n'en
ai maintenant à tout ceci. » Enfin , le
jour qu'il attendoit arriva , et voyant
approcher l'heure qu'on lui avoit mar-
quée , il s'ajusta avec tout le soin pos-
sible, sans oublier le ruban vert, et prit
le chemin de la synagogue. La porte en
étoit ouverte, mais il n'y vit encore que
quelques hommes qui achevoient d'ac-
commoder des paviUpn&a^sez beaux, qui
prenoient depuis la voûte jusques au
bas. Ce lieu en étoit rempli des deux
cotés , comme un dortoir est bordé de
.''iii
LIVRS PRKMIEB. 91
ses cellules , et il paroissoit bien qu'on
ne les arrangeoit ainsi cpie pour quelque
raison fort mystérieuse , que Villeneuve
n'ignora pas longtemps. Un de ces
hommes , qai par bonheur pour lui se
trouva être un grand parleur, lui ra-
conta que ces préparatifs se faisoient
pour une fête que les juifs ont coutume
de célébrer tous les ans au commence-
ment de septembre, pendant huit jours
entiers, et qu'on nomme « la solennité
des tentes * . » « Il est vrai , continua cet
homme , que , pour bien faire , il fau-
droit c[ue ces pavillons-là fussent dres-
sés en pleine campagne , ainsi que nous
le pratiquons en Asie et en Afrique , où
nous avons plus de liberté ; cela ^eroit
plus conforme à notre dessein , parce
que nous prétendons, par cet ancien
usage, renouveler la mémoire du jséjour
» V. Cuneus, Répub. des Hébr. , t. I, p. 68.
,1 f
'1
ïl!2 MEMOIRES DE HOLLANDE.
que nos pères firent , quarante ans du-
rant , dans le désert , où Us n'eurent
d'autre logement tout ce temps -là
qu'une espèce de tabernacles , sembla-
bles à ces pavillons que vous voyez.
Mais en Europe , où nous vivons avec
plus de contrainte , nous ne pouvons
donner à une si sainte cérémonie tout
l'éclat et toute la représentation que
nous voudrions. Ce n'est pas que nous
n'ayons offert encore depuis quelques
jours vingt mille écus aux magistrats
de cette ville , pour en avoir la permis-
sion. Elle nous auroit épargné une in-
commodité fort grande, qui est qu'étant
obligés par notre loi de quitter nos mai-
sons une semaine entière , pour la venir
passer ici, il est fâcheux de boire, man-
ger et dormir dans le lieu même où
nous nous assemblons pour faire nos
prières. — Toutes les personnes de cha-
que famille , lui demanda Villeneuve ,
LIVRE PREMIER. 93
doivent-elles s'y trouver ? — Non , ré-
pondit le juif, à moins qu'elles ne soient
pures. Encore a-t^-on résolu , cette fois,
à cause des grandes chaleurs qu'il fait ,
et du peu d'espace que voici , qu'il n'y
auroit qu'une personne de chaque mai-
son, de peur qu'on n'étouffât ici, si l'on
y mettoit tant de monde. » Ensuite le
cavalier françois ayant appris de lui que
la fête ne commenceroit pas sitôt, il
sortit de là avec de nouvelles espérances.
» Elle couchera à la maison, disoit-il ,
où du moins elle aura sans doute plus
de liberté dans ces huit jours que dans
un autre temps , et il ne se pouvoit rien
imaginer de mieux pour nos affaires.
Qu'elle a d'esprit et qu'elle est adroite
d'avoir su ménager si bien cette occa-
sion ! » Il s'étoit éloigné, en rêvant ainsi,
plus qu'il n'avoit cru , et cela se trouva
bien , parce qu'il étoit temps de se pré-
senter quand il retourna. Mais son
94
MEMOIRRS DF. HOLLANDE.
étonnement fut extrême de rencoatrer
sous le portail de la synagogue deux
gentilshommes de sa nation et de sa
connoissance , qui avoient été du siège
d'Amsterdam conune lui, et qu'il croyoit
de retour à leur garnison. Ils avoient
bien plus de rubans verts que lui; le
chapeau de l'un en étoit tout couvert ,
et l'autre en avoit, outre cela, une gar-
niture entière. Après avoir bien ri tous"
trois de cette rencontre : « N'en faisons
point les fins , dit Villeneuve , c'est un
même dessein qui nous conduit ici. » Les
deux premiers , qui ne le pouvoient
nier , lui confessèrent qu'ils n'avoient
pas été moins surpris de se trouver là
ensemble. Ils se montrèrent les billets
qui les y avoient attirés, et qui étoient
tous trois du même style et de la même
main. « Avouons, reprit Villeneuve, que
cela s'appelle « pêcher aux galants , »
car nous étions dans l'eau quand les
LIVRK P&RMIRH. 95
billets nous attrapèrent. » Pour lui il ne
faisoit qu'en rire et soutenoît aux au-
tres , qu étant déjà obligé de venir à
Amsterdam pour s'embarquer, il étoit
en celsL beaucoup moins dupé qu'eux ,
qui en avoient fait le voyage exprès
pour chercher cette aventure. A vrai
dire , c'étoit quelque chose de fort plai-
sant , de voir trois gentilshommes fran-
cois coiffés de rubans verts, s'entre-sur-
prendre à la porte d'une synagogue ,
également disposés à tenter quelque
fortune amoureuse dans la race d'Abra-
ham. Aussi virent-ils bien que c'étoit
là le sujet d'une raillerie un peu forte ,
et ils convinrent entre eux de n'eo par-
ler jamais. Cependant il y avoit quelque
temps que la cérémonie étoit commen-
cée ,• et s'en trouvant si proches ils eu-
rent la curiosité de la voir avant d'aller
souper ensemble. Les femmes y étoient
toutes d'un côté , couvertes de grandes
96
HEMOiaES DF. HOLLANDE.
!"
• i.
mantes qui leur cachoient la taille, et
elles tenoient des branches de diverses
sortes d'arbres , aussi bien <jue les hom-
mes , qui faisoient un autre rang tout
vis-à-vis d'elles; si bien que ce lieu étoit
tout rempli de verdure , comme d'une
couleur mystérieuse dans cette religion.
« A ce que je vois, dit un des cavaliers ,
le A^rt est de la cérémonie, et quand
on nous a avertis d'en mettre à nos cha-
peaux , on nous a traités comme des
prosélytes juifs. » Pendant qu'il parloit
ainsi , Villeneuve , qui s'attendoit tou-
jours à quelque chose de réel , sans le
témoigner aux autres , avoit les yeux
partout. 11 remarqua qu'une de ces
femmes couvertes de mantes, sortoit de
son rang, et d'un air languissant entroit
dans une de ces tentes où une personne
âgée la suivoit. Mais il n'avoit pas ob-
servé que cette suivante avoit été dou-
cement tirer l'autre , et que c'est ce qui
LIV&E PRRMIER. 07
Ta voit obligée de feindre quelque indis-
position pour quitter son rang. «Ma-
dame, lui dit-elle, ils sont trois avec du
ruban vert, et copime j'ai vu cela j'ai
cru qu'il falloit vous parler pour savoir
ce que vous vouliez que je fisse. « Sur
quoi la dame ayant un peu rêvé , coupa
le bout d'une longue bande de parche-
min * , couverte d'un côté de lettres
hébraïques , laquelle faisoit plusieurs
tours sur ses habits, conune étant un
des ornements de la cérémonie, et après
y avoir fait quelque chose avec son ai-
guille de tête : « Tiens , dit-elle , voilà
ce que tu donneras à l'un d'eux , sans
que les autres s'en aperçoivent. — Mais
auquel, madame ? répliqua la vieille. —
A celui des trois qui aura le meilleur
• Phyluctère ^ nom grec qui signifie /7r<'ierpa-
///; les Hébreux l'appellent Tephlin. 11 y en a
qui ont plus ou moins de quatre mètres de
long, selon la dévotion.
98 MÉMOIRES DS HOLI.ANDR«
air , répondit la maîtresse ; néanmoins ,
comme ton goût ne se rapporteroit peut-
être pas au mien , va examiner en passant
et repassant auprès d'eux comme ils sont
faits, et tu me le viendras dire. » Elle
ne tarda guère à revenir rendre compte
de sa commission. * « Ah ! madame ,
dit-elle en rentrant, on ne sauroit s'y
méprendre. Il y en a un qui est aussi
beau pour un homme que vous êtes
belle femme. — Encore pourrois-tu t'y
tromper , interrompit la juive en sou-
riant, car il se trouve assez souvent que
ces hommes si beaux ne sont pour tout
que des lâches. » Elles conclurent pour-'
tant que le parchemin seroit donné à
celui-là 5 mais la soubrette y auroit eu
de la peine si Villeneuve ne lui en eut
facilité lui-même le moyen. Car comme
il se douta que tant de tours qu'il voyoit
faire à cette vieille n'étoient pas sans
quelque dessein, lorsqu'il la vit repasser
LIVBR PDiRMlER.
encore , il laissa , comme par mégarde ,
tomber son mouchoir, qu'elle ramassa
et le lui rendit avec une profonde révé-
rence. La cérémonie ne dura pas long-
temps, parce qu'elle ne consistoit qu'en
quelques inclinations de tête , que ces
infidèles faisoient vers l'orient , où la
ville de Jérusalem est située, et au chant
du psaume 113, pendant lequel ils
haussoient et baissoient souvent les ra-
meaux qu'ils tenoient à la main. Quand
elle fut finie , les trois cavaliers allèrent
passer le reste du jour ensemble , quel-
que impatience qu'ei\t Villeneuve de se
voir seul , pour regarder ce qu'il sentoit
dans son .mouchoir. Ce ne fut pourtant
que bien tard qu'il put contenter son dé-
sir, lorsque étant seul dans sa chambre
il trouva qu'o^ lui avoit donné un mor-
ceau de parchemin de trois doigts en
carré , où il ne vit autre chose que des
caractères inconnus qui étoient écrits
iJÊ
:1
100 MEMOIRES DE qOLLAKOF.
sur un des côtés. « On se moqué de moi ,
dit-il en le jetant brusquement sur k
table , de m'écrire des billets doux en
hébreu. Est-ce que j'ai si fort la mine
d'un rabbin qu'il faille me parler le lan-
gage de Judée ? » Néanmoins , il crut à
lîl fin qu'il y avoit en cela quelque mé-
prise dont il espéroit s'éclaircir le len-
demain au même endroit;
PIN DU LIVRE PllEMIF.K.
LIVRE SECOND.
NE considérer q.ue le dehors
et la surface des choses, il
étoit sans doyte fort naturel
déjuger désavantageusement
d'un billet doux envoyé au hasard par
un artifice tout nouveau ; d'un rendez-
vous donné à la porte d'une synago-
gue; d'une inteiTuption affectée dans
le culte divin. 11 y avoit en tout cela un
certain air d'intrigue, et je ne sais quelle
teinture de galanterie que la plus grande
indulgence eût eu peine à bien inter-
préter. Celui-là même qui s'y trouvoit
102 MÉMOIRES UK lîOLLAXUK.
engagé ne remarquoit rien jusqu'alors
flans cette aventure , qui ne le flattât
d'une folle espérance et ne lui promît
d'injustes plaisirs. Mais les apparences,
qui sont trompeuses si souvent , le fu-
rent étrangement en cette rencontre ,
puisque tout cet extérieur mondain et
romanesque ne faisoit que cou\Tir des
intentions très-sages et un grand fonds
de religion que l'événement manifesta.
La nuit étant donc passée, et Villeneuve
«considérant encore de tous côtés , pen-
dant que son valet l'habilloit , ce mor-
ceau de parchemin qu'il n'a voit pu dé-
chiffrer le soir précédent , il y aperçut à
la fin quelques lettres tracées en blanc ,
sur le côté qui.n'étoit point écrit , qu'il
n'avoit su distinguer à la chandelle , et
y lut ces mots : « Demain ici à la même
heure. » « De tout mon cœur, s'écria-t-il,
quand il faudroit passer à travers cent
mille piques pour y aller. Tu as beau
LllTHK SECOND. i03
rire, Dumarest, dit-il à son domestique
qui avoit remarqué ce transport , voici
une affaire qui nous arrêtera , et il ne
faut pas que nous pensions aller de
sitôt en Suède ; » car il ne doutoit plus
qu'il ne trouvât dans la suite d'une his-
toire ainsi commencée y des charmes
propres à le retenir. Dans cette pensée,
il écrivit à La Châtre et à Persan, ses
deux amis , pour leur faire excuse de ce
qu'il n'alloit point s'embarquer avec.*
eux , sans leur en marquer la véritable
cause *. Après cela il courut à l'assigna-
tion pour la seconde fois , et il y trouva
la messagère au parchemin^ qui , sans
tourna le visage de son côté , lui dit de
la suivre de loin et d'entrer après elle.
Il obéit exactement, et après avoir tra-
* Ce passage semble faire allusion au séjour
que fît au Havre , Huet, auteur du Voyage de
Stockholm, lorsque Bochart était parti en avant
pour se rendre à l'invitation de Christine.
104 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
versé quelques rues, il vit sa conductrice
ouvrir une petite porte dont elle avoit
la clef ; il entra après elle et fut conduit
dans une chambre assez propre y où il se
trouva seul. avec cette femme, qui pon-
voit avoir cinquante-cinq ans , et qui
étoit vêtue comme une bourgeoise.
« Voilà , dit-elle , monsieur , une belle
fortune qui vous attend , il y auroit de
quoi faire le paradis d'un prince. — Je
vous en serai obligé toute ma vie , ré-
pondit Villeneuve; mais ne puis-je sa-
voir qui est la personne qui veut ainsi
faire mon bonheur ? — Il n*est pas en-
core temps de vous le dire , reprit-elle ,
contentez-vous qvi'à l'entrée de la nuit
— ^ Comment , interrompit-il , à l'entrée
de la nuit! il n'est encore que quatre
heures ; si vous me faites attendre jus^
([ue-là vous, me trouverez mort. — Nous
vous empêcherons bien dfe mourir,
continua la vieille en souriant ; je vous
LXVaE SECOND. 105
laisse ici du vin et des confitures ; il y a
aussi des livres si vous voulez lire ; j'ai
préparé tout cela comme remède à
Fennui. v « Je n'ai jamais vu tant de
façons , dit le cavalier après qu'elle fut
partie ; est-ce pour me le faire trouver
meilleur ? Au contraire , la passion qui
s'enflamme par un peu de retardement ,
se fatigue à la fin de trop attendre. Oh !
que celle qui m'a conduit ici me traite
bien à la mode du pays , quand elle s'i-
nxagine que je ne m'ennuierai point.
pourvu que j'aie la bouteille !» Il ne laissa
pas de boire après avoir un peu grondé,
et lorsqu'il eut regardé ces livres , il
trouva que c'étoient des volumes d'As-
trée et de Polexandre, et qu'on y H-
soit écrit à tous les premiers feuillets :
« Josébeth. » « Voilà assurément , s'é-
cria-t-il , le nom de cette généreuse per-
sonne, car ces livres-ci ne sont pas pror
près à cette femme , et c'est là le nom
10Q
BIEHOl&ES DE HOLLANDE.
d'une fille, comme j*ai toujom'S souhaité
qu'elle le fût. » Cependaut la nuit s'ap-
prochoit , et comme il ne faisoit point
de lune , elle fut bientôt obscure. On
n'attendoit que cela pour tirer l'impa-
tient Villeneuve de sa solitude. Son
hôtesse l'étant donc venue prendre, elle
le mena à trois ou quatre maisons de là,
et ils trouvèrent une porte de derrière
ouverte; après avoir traversé un petit
jardin, le François entra dans un appar-
.lement qu'on lui montra et y fut en-
fermé. Le plafond , qui étoit tout cou-
vert d'or bruni, se répétoitune seconde
fois sur le plancher, qui , étant parqueté
de marbre blanc et noir', luisoit partout
comme une fine glace. La vue s'arrêtoit
sur une estrade couverte d'un tapis de
Turquie , sur laquelle étoit posé un lit
d'Ange de satih rayé , à crépines d'aiv
gent, surmonté de fort belles aigrettes ;
tout le reste de l'ameublement étoit de
L^
LIVRE SECOND. 107
même assez magnifique pour la saison .
Ce fut là que Villeneuve , tout brave
qu'il étoit , commença à trembler ; et
quelque courage qu'il eût fait voir dans
des occasions sanglantes , il ne se sou-
venoit pas d'en avoir trouvé aucune eu
toute sa vie qui l'eût autant interdit que
celle-ci. Ce n'étoit point sans raison ; il
ne s' étoit sans doute jamais rien pré-
senté à ses yeux d'aussi redoutable que
r étoit la personne qu'il vit venir à lui
par ime autre porte que celle où il étoit
entré. C'étoit une jeune femme , vêtue
d'une simarre de toile d'or, relevée aux
deux côtés par de gros nœuds de ruban
ponceau , qui laissoient paroître une
jupe de gaze si fine , qu'elle prenoit à
chaque pas la forme des jambes et des
genoux. Jl en étoit de même de sa
gorge , qui , par le mouvement que lui
donnoit la respiration, soulevoit douce-
ment une autre gaze plissée à la véni-
i08 MÉMOIRES I>K HOLLANDE.
tienne , se rattachant avec des rubans
cîouleiir de feu ; ses cheveux, qui étoient
ramassés sous une cale brodée de per-
les , lui retomboient en boucles tout
autour de la tête, sans qu'il fût pourtant
besoin de leur noirceur admirable pour
rehausser l'éclat de son teint , puisqu'il
étoit naturellement d'une blancheur à
éblouir. Il est vrai que sans lui les yeux
seuls de cette merveilleuse personne n'é-
toient que trop capables de causer de
Téblouissement ; car il en sortoit tant
de lumière , mais une lumière si douce ,
qu'avec toute la vivacité des yeux noirs,
tels qu'ils étoient aussi , on y voyoit
briller encore , quand il falloit , tout ce
(jue les yeux bleus peuvent avoir de
tendresse et de langueur. Enfin c'est
tout dire , que les avitres femmes qui
- regardoient la beauté de Josébeth avec
envie , n'y trouvoient du tout rien à re-
prendre , sinon qu'elle avoit la bouche
LIVBF. SECOND. 109
un peu trop fendue ; mais si c^étoit là
une imperfection ^ elle devoit nécessai-
rement s'y trouver , puisqu'on n'auroit
pu , sans elle , remarquer les plus belles
dents du monde. Au reste , un grand
air de jeunesse , qui se répandoit sur
toute sa personne , avec un port et une
taille- à dominer, y efPaçoit si bien les
petits défauts , que l'on considéroit
Josébeth comme une créature achevée.
Aussi Villeneuve le sentit si bien que ,
dès qu'il l'aperçut j il alla se jeter à ses
pieds avec un grand soupir , sans pou-
voir dire autre chose que Ah ! madame !
qu'il répéta plusieurs fois comme un
homme charmé , et demeura quelque
temps la bouche collée sur la main que
la belle juive lui avoit présentée pour le
relever.. « Il faut bien, dit-elle en sou-
riant, donner quelque chose aux trans-
ports d'une première vue , mais on
ne prétend pas vous y accoutumer. »»
i
^
HO
MEMOIRES DE HOLLANDE.
L'ayant obligé à ia fin de se lever, ils
tinrent une conversation si pleine d'es-
prit et d'une estime réciproque si par-
faite , qu'elle leur fit souhaiter égale-
ment d'avoir été faits tous deux l'un
pour l'autre. Cet accord d'inclinations,
si prompt et sitôt reconnu , n'empêcha
pourtant pas qu'il ne se fît d'abord en-
tre ces deux personnes une querelle
a^sez délicate , et ce fut assurément
quelque chose de fort singulier à l'en-
trée d'une amitié. Car Villeneuve vou-
lant raffiner , ou bien s'y prenant tout
naïvement peut-être , comme ces inéga-
lités arrivent aisément dans le fort de la
passion , commença à faire le rêveur :
« Et que diriez-vous, madame, ajouta-
t-il , si dès la première vue j'osois me
plaindre de vous , avec quelque appa-
rence de raison ? — Je dirois que vous
êtes un ingrat > répondit-elle fièrement
en retirant sa main qu'elle lui avoit
LlVaS SECOND. 111
toujours laissée, et comme je tirerois de
là un augure du peu de reconnoissance
que vous auriez à l'avenir de toutes
mes bontés, peut-être ne faudroit-il que
cela pour finir dès ce moment notr^
histoire. — Mais, madame, continua-t-il
d'un air respectueux et affligé , si la
plainte que je veux faire ne venoit que
d'un excès d'estime ! — Aldrs , inter-
rompit Josébeth avec beaucoup de dou-
ceur, vous pourriez vous plaindre en
toute assurance , et à cette condition-là
je vous conjure même de vous expli-
quer. » Il ne lui dissimula donc point
qu'il avoit eu du chagrin de voir qu'elle
eût envoyé tant de billets sur les eaux
de la ville, puiscju'il avoit été exposé au
hasard de la perdre , si quelque autre ,
à qui il en étoit aussi tombé entre les
mains, l'eût devancé d'un quart d'heure
seulement à lar porte de la synagogue.
« En vérité , reprit-elle ; je vous trouve
\\±
MEMOIRES UE HOLLANDE.
admirable; savoîs-je seulement si vous
étiez au monde ? et où vouliez-vous que
j'allasse vous chercher? Il est vrai que
j'ai envoyé douze billets à votre armée ,
mais je ne tirois ainsi à plusieurs que
pour atteindre à un seul , que l'honneur
me faisoit souhaiter sans le connoîlre ;
et enfin le succès de cette petite aven-
ture ne vous est -il pas plus glorieux
(ju' autrement , puisque , conime vous
voyez, elle m'a donné lieu de vous pré-
férer hautement à ceux avec qui elle vous
étoit commune ? Ainsi , ne voyez-vous
pas bien que vous êtes uti ingrat ? >»
L aimable Josébeth s' apercevant que
(!. étoit un sujet de paroître fâchée, sem-
bla aussi l'être bien fort. Mais Ville-
neuve l'apaisa enfin, et lui demanda
avec ardeur ce qu'il falloit donc faire
pour la rendre heureuse comme, elle le
marquoit dans son billet. « Vous êtes
trop pressé , dit Josébeth en rougissant
^r^
LIVRE SECOND.' H3
un peu , nous rie nous connoissons pas
encore assez pour un tel mystère. —
Eh quoi ! madame , reprit-il d'un air
enflanmié , je ne saurai pas seulement
si vous êtes en la puissance d'un autre ?
— Salomonne qui vous a conduit ici ,
répliqua-t-elle, vous apprendra ce qui
me touche ; remarquez sa maison et
vous y rendez lundi vers le soir. Alors
elle vous racontera toutes choses , et
ensuite elle vous conduira ici vers le
commencement de la nuit. » Villeneuve
se jeta encore à ses pieds avant que de
se retirer , et Josébeth, se baissant, ap-
procha sa tête de la sienne , de quoi ce
pauvre garçon fut si transporté , qu'il
dit en se relevant, sans songer bien à ce
qu'il disoit : « Ah! que toute la terre
ne sait-elle mon bonheur ! et que ne
puis-je m' écrier maintenant : Je l'ai vue !
' je l'ai vue ! je l'ai vue ! — Trêve de
transports , mon cavalier , lui repartit
il 4 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
fort sérieusement la dame, en rarrêtant
par le bras, nous ne sommes pas en
France; point de gazette, s'il vous plaît.»
Cette saillie étoit échappée de joie à
Villeneuve , contre son dessein , car il
étoit la discrétion mêine ; aussi assura«t-il
sa maîtresse d'une fidélité inviolable.
Elle le crut à force de le souhaiter ainsi,
et il s'en alla, non pas sans vouloir don-
ner des marques de sa libéralité à Salo-
monne, qui les re&sa avec quelque sorte
d'indignation*et lui promit de l'attendre
le lendemain. Quoiqu'il y eût bien une
derai-lieue de chemin de là à son logis,
il ne s'aperçut pas de cette distance , à
cause de la rêverie qui l'occupoit agréa-
blement. Il se trouvoit néanmoins dans
cette rêverie, des observations mêlées
qui ne le satisfaisoient pas , car il voyoit
assez que Josébeth étoit mariée, et cela
supposé , il ne comprenoit point com-?
ment cette juive avoit pu lui dire que
LIVEE SECOND. 115
c'étoit rhonneur qui lui avoit persuadé
d'envoyer des billets à Tarmée , de la
manière et du style qu'elle avoit jugé à
propos d'employer. D'ailleurs , si c'est
là une intrigue qui n'a pour but que hé
plaisir, pourquoi, disoit^l en lui-même,
n'avoir rien décidé à la première entre-
vue , lorsque l'occasion étoit si belle ?
Elle a trop fait d'abord pour une affaire
sérieuse , et elle n'en a pas assez fait
pour une grande passion. De dire aussi
que ce soit la nouveauté de l'aventure
qui l'ait troublée, il n'y a point d'appa-
rence ; elle a infiniinent d'esprit, et elle
étoit maîtresse du rende:&-vous. Parmi
ces doutes dont il étoit agité , une seule
chose lui paroissoit certaine : c'étoit le
mérite de Josébeth, sur lequel il n'y avoit
point à hésiter. Aussi la préféroit-il à tout
cç qu'il avoit jamais vu , sans excepter
niême la jeune Riperda ', qui étoit alors
* Cousine de Mme de La Fayette, cousine
JiG MÉMOIRES DE HOLLANDE.
la plus belle personne de la eour de
Hollande, et qui se nomme à présent la
' comtesse de Caravas. Persuadé, comme
il l'étoit , des rares qualités de F aimable
juive, il attendoit patiemment pour s'é-
claircir de tout le reste ; et il se trouva
justement, en arrivant chez lui, mieux
résolu que dans toute autre circonstance
semblable , de surmonter toutes sortes
d'obstacles pour posséder Josébeth.
Elle, de son côté, n'étoit pas moins
satisfaite. La fortune, disoit-elle, avoit
plus fait pour son repos que le conseil.
Elle s'applaudissoit elle-même, de voir
qu'une aventure de sa façon lui eût
prctduit plus de douceurs en une heure
•
elle-même d'Éléonore de BrouiUart de Coursan,
d'une très-grande noblesse. I^es deux premières
tenaient , par leur extraction , à une famille de
robe , celle dçs Miron , qui a fourni à la ville
de Paris un échevin célèbre, François Mirou.
( Cabinet des Titres, Castelnau.)
livue second. f|7
de temps , que toutes les délibérations
de sa famille ne lui en avoient donné
en plusieurs années. La seule chose qui
lui avoit donné de l'inquiétude étoit
la crainte que ce cavalier , dont elle se*
sentoit déjà si fort touchée , n'ei\t plus
tant d'empressement pour elle quand
il sauroit son histoire. « Mais non, reprc-
noit-elle , il est assurément généreux ;
et enfin mes malheurs sont d'une na-
ture à faire venir quelques bous senti-"
ments pour moi aux gens qui n'en
auroienl point eu avant de les connot-
tre. » Ainsi elle ne révoqua point l'ordre
qu'elle avoit donné à Salomonne de
parler de ses affaires ; et Villeneuve s'é-
tant rendu pour cela à l'assignation , où
il se trouva seul avec la fidèle inter-
prète : « Vous allez tout savoir, lui dit-
elle, et vous verrez par là si l'on n'a pas
bien de l'amitié pour vous. Notre maî-
tresse , puisque vous l'appelez ainsi ,
L )
118
MEMOIRES DE HOLLANDE.
naquit à Metz , il y aura bientôt vingt-
deux ans * ; son père étoit uu des prin-
cipaux de la ville, et de ceux qu'on
appelle nobles quand ils vivent de leurs
rentes. Quoiqu'il fît profession d'être
chrétien, il étoit pourtant juif dans
Tâme et de la tribu de Benjamin aussi
bien que sa femme. Elle le laissa veuf
de bonne heure * , sans autre enfant que
la petite Josébeth , qui , dès Tâge de six
ans, se faisoit admirer de tout le monde.
Je l'avois nourrie ^ et comme son père
se fioit en moi , il voulut que j'eusse le
' Et à Paris, suivant l'extrait de baptême
àe \ 634 , qui , rapproché de l'acte de mariage
de 1655, donne juste vingt-deux ans à Mme de
La Fayette , à l'époque de sou mariage.^
* De Claude Bérard , femme de Marc l^ioche
de La Vergne, ainsi qualifiée dans un acte no-
tarié de 1619. Elle était morte avant 1640,
puisque son mari figure à cette époque comme
époux d'Elisabeth Péna, dans le Contrât de ma-
riage de soii bt?au-f l'ère. Voy. ï/lppendlce.
w
LIVRE StCOXD. ii9
gouvernement de sa maison ; à quoi je
m'accordai contre le gré des miens,
pour ne me point séparer d'une enfant
qui m'étoit si chère. Elle passoit toujours
pour clu^étienne comme son père, et on
l'appeloit pour lors Marie , pour mieux .
déguiser, et non pas Josébeth, qui étoit \v
nom que sa mère avoit ordonné qu'elle
portât quand elle seroit grande. On ne
lui avoit même encore rien enseigné de
la religion des juifs , et je n'osois l'en
instruire , de peur qu'elle ne découvrît
par quelque indiscrétion d'enfant le se-
cret de sa famille. Son père étoit d'une
race très- zélée pour la loi de Moïse.
Elle avoit mieux aimé sortir de Rome,
où elle étoit fort considérée, que d'aller
à la messe, ou de porter le chapeau
jaune, comme le pape Caraffe y vôuloit
obliger ceux de notre peuple « Celui-ci ,
qui avoit hérité àe la piété de ses an-
cêtres, étoit. bien résolu dé la conser\ ei
iâO MÉM01RRS DE HOLLANDE.
dans sa maison , et il ne laissoit ainsi
prendre à la jeune Josébeih une éduca-
tion chrétienne , que dans l'espérance
qu'il avoit qu'un mari de sa créance,
tel qu'il lui en destinoit un , la ramène-
roit aisément à la religion des Hébreux.
Cependant le pauvre honmie se voyoit
mourir tous les jours de phthisie , et
c'est ce qui l'obligea de pourvoir sans
délai sa fille , de peur qu'après sa mort
I : on ne disposât d'elle autrement qu'il ne
désiroit. Il écrivit donc à un ancien
ami de la même tribu qu'il avoit à
Amsterdam , et il lui offrit Josébeth
pour son fils , avec soixante mille écus
argent comptant. Le jeune HoUandois
arriva, le mariage fut fait qu'elle n'avoit
pas encore quinze ans, et nous partîmes
pour venir ici après la mort du père au
bout de trois mois *. » La nourrice se
* Marc Pioche de La Vergne mourut vers
LIVRE SECOND. 12i
reposa à cet endroit poiir pleurer ; et
Villeneuve, pensant profiter de Tocca-
sion, lui dit : v Je ne vois pas encore en
quoi consiste le malheur de Josébeth.
Est-elle mal mariée , et la laisse-t-on
manquer de quelque chose? » Mais Sa-
lomonne , qui avoit peur d'être inter-
rompue , essuya promptement ses lar-
mes et continua ainsi : « Son mari , qui
se nomme Wanbergue*, ne lui refuse
rien; il est assez bien fait, il n'a pas
trente ans, et il a sans comparaison plus
de biens qu'elle. Car il est de ces riches
marchands qui font les seigneurs et qui
1648,. comme induit à le croire une quittance
de sa veuve.
* Des chansons historiques , qui ne sont pas
pour nous mots d*Evangile, nous apprennent
que Mme de La Fayette avait pour amant un
M. de Vieuxbourg. L'âge de trente ans se rap-
porte aussi avec celui que M. de La Fayette
pouvait avoir en 1665, lors de son mariage,
ayant servi comme sergent en Hollande dès 1 64 4.
i^Û. MKMOIBKS DE BOI.LANDE.
équipent des navires. Son père, avec un
autre marchand, tous deux seuls, entre-
prirent de faire la guerre à un roi.... at-
tendez que je songe.... c'est le roi de
Danemark, pour des intérêts de né-
goce, et il n'y eut, dit-on, que messieurs
les Etats qui les en empêchèrent, à cause
de la conséquence qu'il y avoit dans une
république à permettre de pareils des-
seins à des particuliers. Le fils est en-
core plus opulent que le père, et comme
vous Tavez déjà pu voir , il ne refuse à
sa femme ni beaux habits ni riches
ameublements. — N'a-t-elle point d'a-
mi? interrompit encore Villeneuve. —
Pas un seul, reprît Salomonne, et depuis
sept ans que npus sommes en ce pays-ci
je ne crois pas quelle ait parlé quatre
fois à un même homme, sinon peut-être
au rabbin Manassez *. Ce n'est pas que
' Le cardinal de Retz, qui a traité outra-
LtV&E SEC02<O. i23
son mari soit jaloux : a[US8Î n*a-t-il pas
sujet de Têtre , mais elle a ses raisons
pour ne point faire d*amitiés. — Eh ! de
grâce , quelles sont ces raisons ? de-
manda le cavalier plus brusquement
qu aux autres fois. — C'est, poursuivit-
elle , qu'à l'égard des juifs , Josébeth a
pour eux une horreur qui lui est restée,
je pense , de sa première éducation , et
pour ce qui est des chrétiens de cette
ville, ils sont sujets à s'enivrer, et quand
ils ont trop bu ils disent plus qu'ils ne
savent. — Mais enfin , chère amie , in-
terrompit le François d'une manière ca-
ressante, venons au point et me dites cc'
qui fait le malheur de l'aimable José-
gtfuseoient Mlle de La Vergne dans ses Mé-
moires , comme Mén«ige Tavait été chez le Car*
dinal , a pu être désigné sous ce paronyme : il
aurait pu être porté à lui faire Tapplication de
la 338* maxime de l'édition Jannet. Voy. W-tp-
pendlce.
124
MEMOIRES DE HOLLANDE.
beth, et comment on pourroit la rendre
heureuse? — C'est ce que je ne sais
point, répliqua Salomonne, et ma com-
mission ne va pas jusque-là. » Dans
l'espérance de tirer quelque chose de
plus d'elle , il lui prit la main et laissa
dedans un double quadruple , mais ce
fut inutilement , elle ne l'entretint plus
que des louanges de sa maîtresse , et lui
conta plusieurs traits de son esprit et
de sa bonté. Cette conversation aug-
menta l'estime de Villeneuve pour Jo-
sébeth, car il réfléchit en homme d'es-
prit qu'il falloit que ce fût une personne
de grand mérite, puisqu'une servante,
qui la connoissoit si bien et qu'il avoit
déjà gagnée, ne lui en avoit point dit de
mal. Il étoit vrai qu'elle n'avoit chargé
sa nourrice de rien de plus que ce qu'elle
avoit dit ; et elle s'étoit prescrit à elle-
même cette réserve , pour voir si Ville-
neuve, après la connoissance qu'il auroit
y ^
r
LIVKF. SECOND. 425
de ses affaires , sauroit se rendre digne
d'une plus grande confidence. Mais il
étoit véritable aussi que cette femme
n'âvoit pas touché le principal caractère
de Josébeth dans la relation qu'elle ve-
noit de faire , parce que c' étoit sans
douté quelque chose de trop fin que ce
caractère pour être distingué par une
personne née bassement. Elle ne pou-
voit rien dire de la lecture des romans ,
que sa maîtresse aimoit passionnément
dès sa première jeunesse. Un autre
époux l'auroit aisément ramenée de
cette puérilité , mais le sien , peu com-
plaisant qu'il étoit , ne faisoit rien pour
empêcher qu'elle né conservât une cer-
taine humeur d'aventures et je ne sais
quel gôi\t pour les incidents, qui la por-
toit quelquefois à dire qu'elle ne voyoit
rien d'ennuyeux conune une vie toute
plate et qui va sans cesse le même train .
Qiiànd cette fantaisie la prenoit , ce qui
I
126
MEMOIRES DE HOI,LANDB.
lui arrivoit lorsqu'elle remarqnoh Tair
bourgeois du ménage, elle auroit volon-
tiers tout quitté pour aller autre part
chercher des révolutions. Quoi ! disoit-
elle, il faut que je me mette en l'esprit
que d'ici à six mois j'aurai toujours de-
vant mes yeux les mêmes visages , et que
depuis le matin jusqu'au soir je vcarrai
toutes choses se passer également ! Ah !
il est impossible de vivre ainsi , et cela
ne s'appelle pas être au monde. Comme
il n'y a personne qui n'ait sa foiblesse ,
c'étoit là celle de Josébeth, et c'est aussi
celle de beaucoup de femmes, mais qui
n'ont pas avec cela toutes les bonnes
qualités que cette juive avoit d'ailleurs.
La jeunesse n'aidoit pas peu à la rendre
ainsi singulière , et principalement cette
vie toute de magasin , de comptoir et
d'arithmétique , que mènent les mar-
chands d'Amsterdam , et pour laquelle
elle n'étoit point du tout née , contri-
laV&E SSGOKD. 127
it beaucoup à rentretenir dans ses
[alités. Ce défaut n'étoit pourtant
sans remède , car elle avoit Tàme
e , et quelque coup du ciel qui
lit venu fixer son esprit par un
Ix légitime, en auroit fait assuré-
it une des plus honnêtes fenunes
monde. Cependant il étoit impossi-
qu'avec les dispositions où elle âe
;oit alors , elle n'en vint à la fin à
grande indifférence pour son mari.
, de son côté , cherchoit les moyens
ie passer de ses caresses , et il n'eut
de peine à les trouver , si bien qu'il
lissa peu à peu dans sa liberté. Elle
onsistoit néanmoins , cette liberté ,
permettre qu'elle couchât seule,
lie eût des ameublements à son gré,
l'elle se fît aussi brave qu'elle vou-
Du reste, Josébeth vivoit retirée
me les autres femmes juives, elle
toute cachée quand elle sortoit ;
4:28 MEMOIRES DE HOLLANDE.
lorsque Wanbergue avoit compagnie ,
elle ne paroissoit point, et son apparte-
ment étoit un corps de logis* séparé,
' où Ton prétendoit qu'il n'entrât point
d'homme que le seul Manassez. Tout
cela s'observoit si régulièrement qu'An-
nibal Seestede ^ ambassadeur de Da-
nemark , qui étoit chargé de visiter
Wanbergue , pour quelque affaire de
\ \ commerce , fit inutilement tout ce qu'il
put pour voir'Josébeth, dans une visité
qu'il rendit à ce Hollandois. Totites ces
particularités plaisoient infiniment à
Villeneuve, qui se voyoit ainsi jouir tout
seul d'un bonheur que des illustres sou-
haitôient si ardemment. Aussi n'en de-
meuroit-il éloigné qu'avec une peine
incroyable, et c'est ce qui lui fit presser
Salomonne , voyant l'heure venue , dé
* Mort le 2o septembre 1666. Voy. les lettres
de Guy Patin.
^T^
LIVRE SECOND. 129
le mener à Josébeth. Il trouva cette ai-
mable femme dans son cabinet , assise
sur un petit lit de velours vert ; et quoi-
que les bougies, qui étoient à l'autre
bout, n'envoyassent que peu de lumière
de leur côté , il lui fut aisé pourtant de
remarquer qu'elle étoit encore plus belle
et plus ajustée que la première fois.
« Eh bien ! lui dit-elle en lui montrant
un carreau pour s'asseoir, avez-vous
toujoui-s les mêmes sentiments pour la
pauvre Josébeth , maintenant que vous
savez son histoire? »» A cette question,
le cavalier ne répondit que par de nou-
velles adorations. « Mais , madame ,
ajouta-t-il, il manque un point essentiel
à la relation de Salomonne, car, comme
j'ai voulu apprendre d'elle en quoi vous
étiez malheureuse, elle m'a renvoyé à
vous pour le savoir. — La vérité est, ré-
pondit-elle d'un air fort sérieux et avec
un grand soupir, que c'est un secret que
130 MÉMOIRES UK HOLLANDE.
je me suis réservé, et Dieo veuille que vous
en méritiez la confidence. » Cette char-
mante juive, qui mettoit un peu trop de
naïveté à contenter son goût de roman,
dont sa famille ne pouvoit s'apercevoir,
portoit ce jour-là des brodequins , afin
d'être chaussée à la romaine , et d'avoir
au moins, dans une occasion tout extra-
ordinaire pour elle, quelque chose d'Eu-
. I ' . doxe ou de Cléopâtre . Ils étoient de peau
d'Espagne couleur de musc, piqués d'or
et lacés depuis le bout du pied d'un
double ruban incarnat, qui formoit plu-
sieurs boucles vers le milieu de la jambe,
que couvrolt un bas de soie de même
couleur. Lorsque Villeneuve eut remar-
qué cette chaussure de ballet, il ne put
s'empêcher d'en sourire; de quoi l'inno-
cente Josébeth s'étant,apercue,,et inter-
prétant mal cette gaieté : « Eh quoi î
vous riez, dit-elle en se relevant brus-
quement, oh! que vous n'en êtes pas
LIVRE SECOND. 131
encore à où vous pensez ! » Le cava-
lier, qui étoit désespéré d'un contre-
temps si étrange , fit tout ce qu'il put
pour la ramener d'un fauteuil où elle
étoit allée se mettre de dépit. Il se jeta
à ses pieds pour lui protester qu'il n'a-
voit ri que de la joie qu'il avoit de se
voir si avancé dans le chemin de la for-
tune. « C'est justement ainsi que je l'ai
compris , dit -elle ; il me pépiait fort
qu'un homme paroissant m' être envoyé
par la destinée , soit fait comme j'ai lu
que sont la plupart des hommes , qui ,
avec toute leur probité , ne laissent pas
de faire en leur âme des plaisanteries
du trop de bonté qu'on a pour eux. —
Au moins , madame , s'écria-t-il , soyez
adsez juste pour me distinguer de ces
monstres, et, encore une fois, n'attri-
buez mon sourire qu'aux transports
qu'une félicité prochaine inspire natu-
rellement. — C'est trop de gaieté avant
i3t
MÉMOIRES DE HOLLANDE.
i',
qu'on en soit arrivé là, repartit Josél)etli,
et il faut être plus sérieux dans une af-
faire de cette importance. » Il y a bien
de r apparence que le rare mérite du
cavalier avoit persuadé la belle juive
d'apporter à cette seconde entrevue un
peu moins de sévérité qu'elle n' avoit fait
la première fois, et peut-être qu'il l'es-
péroit aussi. Mais un accident de rien
rompit leui;s mesures , et ce petit acci-
flent j qui fut d'une si grande suite dans
l'histoire de ces deux personnes , les
mena bien plus sûrement qu'ils ne fus-
sent allés sans lui. Aussi la dame ne
manqua pas de le faire valoir à l'heure
même autant qu'il lui fut possible , et
passant doucement sa main dans les
cheveux de Villeneuve, qui versoit quel-
ques larqies : « Ce que j'en fais est -pour
le mieux , dit-elle , et vous en serez
mieux à moi lorsque je ne serai pas si
empressée ; car je veux bien vous avouer
w
LIVBE SECOND. i',u\
encore , que Je suis tout à fait à plain-
dre , et que vous pourriez faire mon
bonheuf ; mais je prétendrois que ce' fût
par des voies légitimes. — Légitimes!
interrompit-il tout étonné, éh ! madame,
vous êtes en la puissance d'un autre qui,
selon toutes les apparences , vivra aussi
longtemps que nous. — Je sais fort bien
ce que je dis , reprit la juive ; oui , je
puis être à vous sans blesseï* la conscience
et la justice, par un moyen facile et hon-
nête , dont je vous ferai confidence , si
je r Aiarque dans la suite que vous soyez
digne de moi. En un mot , c'est dans
cette seule vue que j'ai tenté le hasard
qui vous amène ici , afin que vous ne
vous y tronjpiez pas. » Le François coni-'
prit à ce discours qu'il étoit revenli de
bien loin , et se crut le seul malheureux
à qui une telle aventure fût jamais arri-
vée. D'un autre côté, Josél^eth se forti-
fioit dans la résolution qu elle avoit prise
134 MÉMOIRES DR HOLLANDE.
de ne lui accorder jamais rien que sa-
gement. Et elle eut au moins cela de
commun avec ces anciennes héroïnes ,
qu'elle avoit si souvent admirées, d'être
sortie avec gloire comme elles d'un pas
dangereux. C'est ainsi que la fortune
sert quelquefois la vertu aussi utilement
que la prudence, surtout quand ce sont
de ces esprits vifs dont les premiers
mouvements valent mieux que les ré-
flexions. Un seul événement en apprend
plus à ceux-là que ne feroit une lon-
gue étude, et on les voit revenir^lus
habiles d'un contre-temps que d'une
méditation. Cela s'explique par cette
vivacité d'intelligence qui , déjà toute
formée en eux, pénètre suivle-champ
tout ce qu'il y a de bien et de mal dans
une afl'aire, tandis que trop de réflexion
divise et affoiblit des idées qui viennent
à d'autres à force de penser. L'esprit de
Josébeth , qui étoit de cette trempe , ne
I.IVBE SECOND. 135
la tira pas seulement du plUs graud pé-
ril qu'elle eût jamais couru , mais, de
plus, il se développa alors chez elle une
solidité et une force de caractère qu'on
ne lui avoit point connues auparavant.
Car prenant doucement la main du ca-
valier rêveur : « Nous nous aimerons
éternellement , lui dit-elle , et ce sera
parce que je n'aurai point eu pour vous
de complaisance précipitée ; et au con-
traire , si j'avois cru votre passion et la
mienne , peut-être que dès ce moment
nous commencerions à nous haïr. « A ce
mot Villeneuve protesta par de grands
serments que l'excès de ses bontés ne
servir oit qu'à l'enflammer davantage ,
puisqu'il ajouteroit la reconnoissance à
l'amour. « Vous me haïriez, vous dis-je,
répliqua-t-elle, et vous ne vous conuois-
sez pas de penser autrement. Mais je
veux bien, qu'il soit vrai que vous m'ai-
massiez alors davantage; en ce cas vous
136
• MEHOIAES l>E HOLLANDE.
n'en seriez que plus malheureux, parce
que je vous haïrois moi-même, de l'hu-
meur dont je me sens , et ce seroit pour
vous un totirment effroyable d'aimer une
femme qui vous fuiroit comme la mort.
— Eh ! de grâce , madame , s'écria Vil-
leneuve tout étonné, poiu*quoi faudroit-
il que cela arrivât , et quelle raison au-
riez-vous de me traiter avec tant de
dureté après m' avoir été si bonne ? —
Toutes les femmes qui ont de l'esprit et
du cœur, répondit Jos^beth , sont ainsi
laites pour la plupart , qu'elles conçoi-
vent de l'horreur pour les amants qui
en sont venus aux dernières extrémités
avec elles , quand elles viennent à faire
une réflexion sérieuse à ce qui leur est
arrivé. — Voilà , interrompit le cava-
lier, ce que je n'avois jamais ouï dire. —
Et néanmoins , reprit-elle , il n'est rien
de plus assuré. Car vous devez sa-
voir qu'à quelque excès d'amour qu'une
IJ
LIVRE SF.co?in. J37
femme se porte,, elle veut toujours avoir
de la réputation , et quelquefois même
elle s'en pique plus qu'une autre , afin
que cette délicatesse affectée lui tienne
Heu de vertu. Quand elle se souvient
qu'il y a sur la terre un homme qui peut
lui reprocher quelque foiblesse , elle ne
le regarde désormais qu'avec confusion,
et elle souhaiteroit de voir périr cet uni-
que témoin de son infamie , pour rester
au monde toute seule avec la connois-
sance d'un secret qu'elle voudroit pou-
voir se cacher à elle-même. » Il y avoit
tant de sagesse, àe bon sens et de finesse
d'esprit même dans ces paroles de Jd-
sébeth , que Villeneuve en fut charmé ,
et s'il n-empêcha pas tout à fait son cœur
d'en faire des plaintes, du moins avoua-
t-il à l'heure même que c'étoit se plain-
dre de la raison. Aussi la belle juive,
qui lui vit le visage un peu remis, se
douta qu'il lui rendoit justice en son
.1
W^:^
138 MÉMOIRES DE HOLLAKDE.
âme , et dans cette pensée : « Vous me
paroissez si raisonnable , lui dit-eUe en
souriant , que dès aujourd'hui je vous
retiens à mon service ; et comme je suis
plus équitable que les États généraux,
vous ne devez pas craindre d'être jamais
chez moi un officier réformé. Et pour
vous faire voir, continua-t-elle après
avoir un peu songé , que je veux bien
me relâcher avec vous tout autant que
je le puis, sans aller trop contre la bien-
séance, je tâcherai de n'aller point cou-
cher demain sous les tentes de la syna-
gogue, quoique mon mari m'ait déjà
proposé d'y aller passer au moins une
nuit comme les autres ; ainsi il faudra
qu'il continue d'y aller lui-même, et
alors j'aurai encore la liberté de vous
voir ici , mais à condition que vous ser-
rez sage. » Avec cette précaution José*
beth croyoit se pouvoir permettre inno-
cemment beaucoup de petites choses.
LIVRE SBCOND. 139
Ce qui la coiifirmoit dans cette pensée
à regard de Villeneuve, étoit un dessein
fort raisonnable qu'elle méditoit , et
pour lequel il étoit assurément néces-
saire qu'elle vît souvent ce cavalier, afin
de le connoître mieux. « Mais si vous
alliez passer la nuit à la synagogue , lui
répondit-il, ne faudroit-il pas, madame,
que le seigneur Wanbergue y allât aussi
avec vous? — Il n oseroit, reprit-elle ,
quand il en auroit la volonté, parce qu'il
est défendu aux juifs d'être auprès de
leurs femmes pendant ceshuit jours-ci. —
Eh bien ! continua le cavalier, qui pour-
rqit empêcher que je vous y accompa-
gnasse en habit de femme ? ce sera une
plaisanterie qui vous divertira , et aussi
bien il vous faut une personne pour vous
servir. — En ce cas il m'en faudroit
deux , répliqua-t-elle , car j'y voudrois
Salomonnc avec nous ; encore seroit-ce
après que vous m'auriez juré d'y être
Ri:!
il
■ li
11
i î
140 MEMOIRES DE HOLLANUE.
modeste. « La partie Ait arrangée eutre
eux de cette manière , et Josébeth , qui
lie voyoit d'abord que du diverti^ement
dans cette aventure, se réjouit ensuite
d'y remarquer de la nouveauté , ne
croyant pas qu'il fût jamais arrivé qu'à
I elle de célébrer ainsi la fête des pavil-
lons. Voilà au naturel quel étoit T esprit
«le cette aimable juive, et elle avoit cela
de commun avec toutes les femmes qui
t ont bien plus, de cœur et d'ambition
qu'elles n'ont de rang et d'autorité;
elles souffrent avec peine que leur mé»-
rite soit borné à ne faire que des coups
ordinaires ; elles voudroient que l'État
mit à leur choix de donner la paix ou de
continuer la guerre. Mais comme leur
fierté ne sauroit aller à un si grand éclat,
elles trouvent de la coqsolation à pous-
ser les moindres incidents , et s'imagi-
nent faire d'assez grandes choses, quand
elles en font de singulières. Pour ce qui
Bi. ' '
f.i;' ^
w^
LIVRE SECOND. 141
est de Villeneuve , la chose lui étoit en
effet la plus aisée du monde, car la déli-
catesse de sa taille étoit assez celle d'une
fille ; peut-être même étoit-elle trop fine
pour le pays. Avec cela il entendoit
toutes les manières du sexe en perfec-
tion, depuis une célèbre mascarade qui
s' étoit faite à la Haye , pour divertir le
roi d'Angleterre; il s' étoit déguisé en
sultane, dont il avoit étudié le person-
nage pendant huit joui^. Il fut donc
convenu qu'il se rendroit le lendemain
au soir chez Salomonne, où il prendroil
les habits que sa maîtresse auroit soin
d'y envoyer. Ce n'est pas que notre ca-
valier , quand il fut seul , ne trouvât
quelque chose à redire dans une galan-
terie si outrée ; il fit sur cela les retours
ordinaires aux gens d'esprit quand ils
ont obtenu bien vite ce qu'ils souhai-
toient trop ardemment. Quant à moi ,
disoit-il , qui crois que la religion des
142
MEMOIRES DE HOLLANDE.
juifs est une superstition détestable , je
ne considère pas autrement les tentes
de leur synagogue que comme les ba-
raques de notre foire Saint--Germain.
Mais j'ai peine de voir qu'une personne
(jui doit être à moi , n'ait pas , avec tant
d'autres belles qualités qu'elle possède,
cette tendresse de conscience qui donne
naturellement du respect pour les lieux
que l'on fait profession de croire véné-
rables et sacrés. 11 n'auroit pas fait cette
réflexion s'il eût bien connu ce que Jo-
sébeth a voit dans l'âme. Cependant il
se rendit chez Salomonne , où il trouva
des habits qui lui alloient si bien que la
nourrice , qui Tavoit aidé à les mettre ,
en étoit tellement charmée, qu'elle l'im-
portunoitparses caresses. Enfin, l'heure
de partir étant venue , ils allèrent trou-
ver leur maîtresse , et toutes trois en-
semble prirent le chemin de la syna-
gogue, où un peu après qu'elles furent
LIVRE SECOND. i 43
entrées , le rabbin qui présidoit à cette
fête , ferma toutes les portes , selon sa
coutume. Ce lieu n'étoit éclairé que par
dix lampes, suspendues à distance égale
tout le long de cet entre-deux de pa-
villons, qui avoit bien six-vingts pas d'un
bout à l'autre. Ainsi les personnes qui
y passoient la nuit ne pouvoient être
éclairées que par cette lumière, qui étoit
fort sombre; encore falloit-il entr ouvrir
la porte de la tente , à moins que l'on
n'y voulût être dans l'obscurité. José-
beth et sa compagnie, qui n'avoient pas
besoin de clarté, furent de ceux qui s'en
passèrent, et c'est ce qui donna occasion
au petit différend qui arriva entre eux .
Car comme le cavalier , transporté de
joie, souhaitoit de la lumière pour pou-
voir, disoit-il, contempler au moins son
bofiheur, ce désir, qui ne venoit assu-
rément que d'une forte passion ,/ irrita
tout à fait la belle juive , qui croyoit
\
144 MÉNOIBES DE HOLLANDE.
qu un homme pour qui elle faisoit tant
de choses, devoit s'estimer déjà trop
heureux. «Quoi! dit-elle, dans l'état
où nous voilà , tu oses encore faire des
souhaits et songer à quelque autre chose ?
Ah ! tu n'es qu'un ingrat, et je suis mal-
heureuse d'avoir. ... — Oui, sans doute,
madame , interrompit Villeneuve , je
souhaite encore quelque chose, et vous-
même devriez m'estimer le plus ridicule
de tous les hommes , si je ne souhaitois
plus rien, lorsqu'il me reste encore toiit
à souhaiter. » Il alloit continuer sa jus-
tification, et Salomonne se portoit déjà
pour arbitre de la querelle, quand on
entendit tout à coup un bruit qui les
' i I alarma , et qui sembloit n'être fait que
pour eux. Car il étoit environ minuit
lorsque toute la synagogue fut éveillée
par un grand éclat de voix , et chacun
étant sorti pour en savoir la cause , on
apprit qu'un chrétien en habit de femme
m
LIVRE SECOND. 145
s'étoit renfermé dans ce lieu pour quel-
que mauvais dessein. Alors tout le
monde s'écria qu'il falloit punir ce pro-
fane. « Nous sommes découverts , dit
Josébeth, à cette nouvelle-, et je méritois
bien , pour mon imprudence , qu'un si
grand malheur nous arrivât*» Alors Vil-
leneuve , qui n'avoit rien quitté de ses
habits, voulut, pour l'intérêt de sa maî-
tresse , sortir promptement de la tente ,
afin de passer adroitement dans une
autre. Son dessein étoit de répondre à
toutes les questions qu'on lui feroit, que
la seule curiosité l'a voit amené là, et de
se servir d'une baïonnette pt d'un pis-
tolet qu'il avbit apportés sous sa jupe ,
en cas qu'il ne pût échapper autrement.
Il exécuta ciette résolution à l'instant
même , parce que le bruit croissoit tou-
jours , et s' éloignant de la tente de Jo-
sébeth, pendant que le monde s'asseni-
bloit à un endroit de la salle, dans une
Î'I
r/
146 MÉMOIRBS DE HOLLANDE.
espèce de carrefour, il alla de Vautre
côté se glisser dans un pavillon*, dont
la porte n'étoit que poussée. Il fut sur-
pris d'y trouver de la lumière , contre
les règlements de la fête, et cette lumière
venoit d'une de ces petites lanternes
d'Allemagne , éelairant seulement par
un trou , que l'on fait grand ou petit,
comme l'on veut. Au peu de clarté que
faisoit celle-ci, il aperçut des papiers sur
la table , qu'il s'avisa de prendre , et
après avoir soufflé la lanterne il se retira
dans un coin . Il fut si peu de temps à
faire tout cela , dans cette tente , qu'à
peine venQit>-il d'en sortir , que la per-
sonne qui l'occupoit y rentra à son tour.
Cependant le bruit cessa peu à peu , et
le François ,' toujours couvert de sa
mante , ayant appris, d'une personne à
demi déshabillée , qu'on avoit arrêté
l'auteur de tout ce tumulte , reprit cou-
rage et rentra dans la tente de Josébedi,
LIVRE secoud. i47
qui étoit, comme il Tavoit remarqué dès
le premier jour, la neuvième du côté
droit en entrant. « Nous sommes plus
heureux . que nous ne méritons sans
doute de l'être, lui dit-elle, en s'appro^
chant de «on oreille, car ce bruit n'étoit
pas pour nous. Un misérable, qui a été
reconnu pour être un de nos déserteurs,
s'est dégiiisé en femme, afin de dérober
Targenterie qui sert ici à faire les asper-
sions et les encensements , et comme il
a été découvert par le lévite , qui re-
garde de temps en temps ici , c'est ce
qui a causé la rumeur dont nous avons
pris ainsi l'alarme. — Quoique nous
nous soyons déguisés celui - là et moi
pour entrer dans ce lieu , dit Villeneuve
d'un air satisfait, les larcins que nous
prétendions faire tous deux ne se res-
semblent pourtant guère. — Tout le
larcin que vous ferez ici désormais sera
de m'ôter le sonameU , répondit José-
I
ikS MUfOiaCS DE HOLLANDE.
beth , car en vérité j'ai une furieuse in-
quiétude de vous y voir ; eh ! de grâce,
laissez-moi une autre fois le soin de nos
j rendez-vous ; le premier que vous m'a-
vez proposé- est , comme vous voyez ,
embarrassant et inutile. « Ce n'est ps
que le cavalier ne fît tout son possible
pour lui en faire remarquer l'utilité.
Mais elle s'opintâtra si bien à ne bouger
de dessus un carreau où elle s'étoit mise
à genoux pour faire qudque prière, que
Villeneuve, qui lui avoit juré d'être mo-
deste, garda son serment malgré lui. 11
se trouva néanmoins un peu consolé le
matin de cette contrainte quand la belle
juive lui eut dit en le renvoyant que
désormais il auroit nom Dstphnis , et
qu'elle s'appelleroit Climène , afin de se
pouvoir écrire en toute sùrèté. Il faut
tien dire que Josébeth n'avoit guère de
prévoyance , avec tout son bel esprit ,
- de s' être. ainsi hasardée dans un lieu
LIVRE SECOND. ilà9
qu*eUe devoit regarder comme la prin-
cipauté d'un homme qui la haïssoit mor-
tellement. Cet homme, qui étoit alors le
pliis universellement considéré de la na-
tion juive, et qui avoit la première auto-
rité dans la synagogue d'Amsterdam ,
s'appeloit Manassez Ben Israël * . Quoi-
qu'il eût plus de soixante ans , on le
trou voit encore fort bel homme, et pour
de l'esprit , on peut dire qu'il en auroit
eu trop pour se faire aimer , si les ma-
nières obligeantes, qu'il étudioit avec
soin , ne lui eussent gagné le cœur de
de tout le monde. Mai» sa vie qu'il avoit
' Le cardinal de Retz. Probablement l'au-
tear ne partageait pas les préventions de son
amie Mme de Sévigné, ni celles de Bossuet, en
fuTeur du cardinal, qu'elle appréciait sous le
rapport moral comme nos contemporains.
D'un autre côté, Ménage, connu pour étre^'un
caractère très -irascible, n'aura pu oublier que
le' cardinal l'avait congédié de sa maison.
Ilil
,n1
11
1
150 MEMOIRES DE BOLLANDE.
SU diriger jusqu'alors avec une grande
réputation de sagesse , sans être marié,
comme les autres rabbins l'étoient , lui
a voit acquis de Testime dans les diffé-
rentes religions dont ce pays -là est
rempli. On se trompoit néanmoins dail$
la bonne opinion qu'on avoit de lui.
Car comme le monde n'est composé
que de mines , il n'y avoit en tout
que de la superficie dans la probité
\ 1 de ce juif , et il étoit du nombre de
ces méchants qui ne sont jamais plus
dangereux que quand ils ont un peifde
bonté. Le talent qu'il avoit de ne fâcher
personne et de plaire à toutes sortes de
gens , opéroit comme un charme qui
empéchoit qu'on remarquât dans sa
conduite quelques petites choses qui
en eussent fait bientôt deviner de gran-
des^ si l'on ne l'eût point aimé. Cet
éblouissement général ^avoit fait jouir le
rabbin, durant plusieurs années ^ d'une
.-^
LIVRE SECOND.
151
vie délicieuse et d'une haute réputation
tout ensemble. Mais enfin le temps ar-
riva qu'une si longue hypocrisie devoit
être démasquée, et Josébeth fut choisie
du ciel pour venger ainsi plusieurs maris
en une seule fois. Manassez étoit devenu
amoureux d'elle jusqu'à la folie , parce
qu'il vivoit dans l'oisiveté , et comme
son rang lui donnoit une entière liberté
de la voir, depuis deux ans il lui faisoit
toutes les semaines quelques visites ,
sans <}ue l'on y trouvât à redire. A ce
compte-là il ne manquoit pas d'occasion
pour ouvrir tout à fait son cœur à cette
aimable femme, ou du moins pour son-
der adroitement quel pourroit être le
succès d'une telle déclaration. Il est vrai
que l'esprit doux et complaisant de Jo-
sébeth lui donnoit quelque espérance:
l'estime toute particulière qu'elle lui
faisoit paroître ^attoit encore son dé-
sir, et surtout la froideur qu'elle avoit
152
MEMOIRES DR HOLLANDE.
pour son époux sembloit promettre
une conclusion favorable. Mais', d'un
autre côté , la passion ne Taveugloit pas
si fort qu'il ne craignît de trouver Jo-
sébeth de l'humeur de certaines femmes
qui, pour se donner quelque réputation '
de vertu, font gloire d'avoir rejeté les
offres d'un vieillard ou de quelque au-
tre misérable , en même temps qu'elles
recevroient avec joie les services d'un
galant bien conditionné; avec cela il eût
bien voulu porter la femme de Wan-
bergue jusqu'aux derniers engagements
sans quitter le rôle sérieux et moral
qu'il jouoit si bien depuis tant d'années.
Cet ajustement paroissoit très-difficile.
Néanmoins , après avoir examiné la
chose, il crut enfin avoir trouvé le
moyen de faire l'amour, sans perdre sa
gravité. La première fois donc qu'il vit
Josébeth après cette belle découverte, il
ne Tentretint que de Tespérance qu'il y
mi
mm
](.ITRF. S^BrOND. 4 53
avôit pour leur nation de voir bientôt
paroître le Messie. A quelques jours de
là il lui dit qu'il avoit reconnu par la
lecture des livres sacrés que ce Messie
promis devoit naître d'un homme vierge,
déjà avancé en âge et célèbre, parmi les
douze tribus , en science et en, piété.
Dans une troisième visite il montra à.
Josébeth une lettre de Portugal, par la-
quelle on lui donnoit avis qu'une *de
leurs prophétesses de ce pays-là publioit
(|ue le grand roi des Juifs naîtroit en
Hollande , et que cette prédiction étoit
appuyée de quelque témoignage du
Vieux Testament , dont l'application ,
quoique impertinente , pouvoit tromper
une personne de vingt -deux ans. De
cette manière le rabbin essayoit de la
conduire peu à peu à Tintrigue qu'il
méditoit. • En effet , lorsqu'il crut l'y
avoir assez bien disposée, il fit courir le
bruit parmi les siens que, dans un éva-
154
MEMOIRES DE HOLLA?IDE.
nouissement qui lui étoit arrivé et qu'on
appeloit une extase , le ciel lui avoit
fait connoitre quelque chose de 'divin.
Il lui fut aisé de le persuader à toute la
synagogue , tant on y avoit une haute
estime pour Manassez. Quand tous ces
pièges furent ainsi tendus à l'innocente
Josébeth , il alla chez elle , et ayant fait
venir à propos tout ce qu'il lui avoit dit
du' Messie dans les conversations précé-
dentes y il ajouta avec une pudeur et
une humilité affectées, qu'un ange étoit
venu lui révéler qu'ils avoient été choisis
lui et elle pour donner ce protecteur à
leur nation. Cette méchante subtilité
pour séduire une femme tt'étoit pas
nouvelle ni particulière à ce pharisien ;
car la tradition des Hébreux * porte qu'il
s'est trouvé de tout temps parmi eux
* Origène, Epist. ad Affrican., t. II.
( Note de Cédit, orig,)
LIVRE SECOND. 155
des scélérats qui , prenant occasion do
la dispersion de ce pauvre peuple , ont
usé d'un pareil artifice pour contenter
leur injuste passion. Tels furent ces
infâmes vieillards qu'un jeune prophète
confondit piibliquement durant la cap-
tivité de Babylone. C'étoit leur coutume
à tous deux de feindre des révélations
semblables pour surprendre les filles
d'Israël. Aussi cette ruse en trompa-
t-elle beaucoup qui s'imaginoient avec
une simplicité trop grande qu'elles pou-
voient être infidèles à leur mari par
principe de religion. Une juive d'A-
lexandrie, entre autres, nommée Dîna,
fut de ce nombre. Elle accoucha d'une
fille, au lieu du libérateur de Juda, dont
le rabbin Siméon lui avoit promis de la
rendre mère, et elle -ne craignit point,
dans le ressentiment qu'elle en eut, de
porter sa plainte devant le juge , plus
courroucée de cette fourberie que de la
:' !
^ i 56 MÉMOIRES DB HOLLAI^DE.
perte de son honneur. Toutes les juives
4u monde auroient pu tomber dans un
pareil piège , que la seule Josébeth se
seroit préservée de cette corruption gé-
nérale. Elle avoit trop d'esprit pour se
laisser duper si grossièrement. La vérité
est qu'.elle écouta d'abord avec quelque
gaieté l'oflre que Manassez lui faisoit
de la part du ciel d'une fécondité glo-
rieuse, parce qu'elle étoit d'une humeur
et d'un âge à ne trouver rien là que de
fort plaisant. Mais au reste elle se sou-
! venoit d'avoir lu l'histoire de ce vi-
la:in sacrificateur du dieu Anubis, qui
déshonora l'illustre Pauline sous pré-
texte de piété, et elle étoit si éloignée
d'entrer dans. ces dévotions païennes,
que la considération et même l'amitié
qu'elle avoit auparavant pour ce doc-
teur de la loi commencèrent dès ce
moment à se changer en un mépris et
en une aversion qui ne finirent jamais
LIVRE SECOND. 157
depuis. Elle sut toutefois dissimuler ce
prompt changement avec tant d'adresse
qu'il ne s'en aperçut nyllement, de sorte
que comme il la pressoit de s'expliquer
sur l'affaire importante qu'il venoit de
lui conununiquer tout simplement v di-
spit-il, par l'ordre de Dieu, elle lui ré-
pondit là-dessus avec une naïveté qui
ne le rebutoit point. Au contraire , il
en tira un augure favorable à ses dé-
sirs , faisant réflexion en lui-même que
ce que l'on peut prétendre d'une hon-
nête femme, c'est tout au plus de ne la
voir point s'emporter de colère la pre-
mière fois qu'on lui fait quelque pro-
position contre son devoir. Dans cette
pensée, le rabbin, oubliant la révélation
céleste dont il s'étoit prescrit de faire
toutes les mines , se laissoit transporter
par sa passion, lorsque Josébeth lui ar-
rêta la main et lui fit signe des yeux que
son mari étoit là tout proche. Tant de
I
iloB HÉHOiaSS DE HOLLANDE,
patieace en elle dans une occasion ou
elle en devoit avoir si peu, n'étoit pour-
tant pas une ma^^e de foiblesse. Son
1 intention étoit uniquement de souffrir
Manassez sans lui accorder rien d'ex-
trême, afin d'employer le crédit qu'il
avoit sur l'esprit de Wanbergue pour
Ij obtenir plus de liberté qu elle n'en avoit.
Néanmoins le juif ne Tentendoit pas
ainsi , et il avoit si bien compris , par le
signe que Josébeth venoit de lui faire ,
que la présence de Wanbergue retar-
doit son contentement , qu'il résolut de
faire quitter la maison pour quelques
jours à ce mari inconunode, par quelque
raison que ce fût. La chose n'étoit pour-
tant pas bien facile , à cause que ce
HoUandois n' avoit nulle raison de dé-
coucher de chez lui , et encore moins
d'entreprendre aucun voyage ; car, pour
son commerce , il s'en reposoit si bien
sur le grand nombre de facteurs qu'il
\
H»
P
7Jm
LIVAE SECOND. i 59
ayoit , qu'il ne changeoit jamais de lieu
que pour se trouver pendant une heure à
la place du change avec les autres négo-
ciants. Toutefois Manassez, après avoir
bien rêvé , remarqua que Wanbergue
ne prenoit rien tant à cœur que l'intérêt
de sa religion. Ce fut donc du grand
zèle de ce superstitieux qu'il résolut de
se servir pour concerter son absence, et
voici justement comme le rabbin s'y
prit. Il y avoit trois mois qu'il étoit venu
en Hollande un François nommé Des-
sons * , grand mathématicien , et qui
avoit , disoit-on , de merveilleux secrets
pour, les machines. Il s' étoit' présenté
aux États généraux pour leur dire
qu'ayant trouvé un moyen de faire un
bateau d'une fabrique merveilleuse, qui
alloit sans voiles , rames ni corda-
' Sir Samuel Morland , inventeur de beau-
coup d'autres machines, mort en 4697. Voy. la
Diogr. uni y.
160 MCMOIBES OK HOLLANDE.
ges , d'une incroyable vitesise , il avoit
mieux aimé en venir faire Texpérience
-sur la terre d'une république qui étoii
en état d'apprécier cette sorte d'ouvrage,
que de le faire proposer en France, où les
guerres civiles avoient ôté le goût qu'on
auroit eu dans un autre temps pour de
pareilles raretés. Il ajoutoit que de la
force dont ce bâtiment seroit poussé , il
feroit trente lieues en six heures, et que
; j ! huit hommes seulement, le conduisant
I ) ) I ; contre une armée navale, lui feroient bri-
ser en mille pièces tous les vaisseaux qu'il
rencontreroit. L'important étoit que
cet ingénieur ne demandoit pas un sol
à l'Etat pour travailler, et c'étoit là sans
doute un début fort attrayant dans un
pays de ménage. Un curieux qui l'avoit
amené de Paris fournissoit à toute la
dépense. Ainsi les États ne leur firent
point d'autre libéralité pour cet ouvrage
que de leur accorder à Rotterdam, un
i!:'
1 •'''
LIVRF. SECOND. 161
grand atelier sur le bord de la Meuse ,
et cent manœuvres , que les entrepre-
neurs payoient tous les jours de leur
argent. A la vérité , le bruit courut un
peu après que le dessein de ce prodi-
gieux bateau ne servoit qu'à en couvrir
un autre plus important, qui avoit con-
duit ces deux honunes en Hollande.
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage avança fort,
et il s'en fit un imprimé avec la figure
du bateau , qui , ayant couru dans tous
les Pays-Bas , attira une infinité de per-
sonnes à Rotterdam des provinces les
plus éloignées, pour voir une si surpre-
nante nouveauté. Ceux qui examinèrent
cette machine trouvèrent qu'elle avoit
cent dix pieds de long sur trente de haut
et vingt pieds de large , et que sa figure
.étoit justement celle d'une navette de
tisserand. Contre l'ordinaire de ce qu'on
voit aux vaisseaux , une proue et une
poupe, il ne paroissoit aucune diflFé-
i 62 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
rencè entre les deux bouts de celui-ci ,
qui avoient également , Tun et l'autre ,
la grosseur d'un tonneau etétoient ren-
forcés de larges bandes de fer épaisses
de trois doigts , par où se devoit faire
î tout r effort du mécanisme. De cette fa-
I il çon, il n'y avoit point de devant ni de
derrière , parce qu'il devoit aller en
avançant et en reculant avec la même
facilité, sans qu'il fallût le revirer comme
un navire, pour le ramener en sens con-
traire. On remarquoit surtout qu'il étoit
entièrement fermé par-dessus, et qu'il
n' avoit pour toute ouverture qu'une fe-
nêtre de chaque côté, qui ressembloient
toutes deux aux portières d'un vieux
carrosse. L'usage de cette double ou-
verture étoit , non-seulement de servir
d'entrée, mais aussi dç donner du jour
à une espèce de chambre carrée destinée
à recevoir du monde. Là étoit placé
aussi un rouage dont l'inventeur se ré-
LIVRE SECOND. 1()3
sérvoit le secret. La nouvelle qui se ré-
pandit de tout cela parut très-propre à
Manassez pour le dessein qu'il avoit.
Cet esprit rusé, que T amour raffinoit
encore, s'avisa , pour éloigner un mari ,
d'un moyen qui n'étoit jamais venu en
la pensée de qui que ce soit. 11 assembla
les rabbins et les principaux juifs d'Am-
sterdam , et leur représenta que , dans
l'espérance continuelle où ils étoient de
voir finir les misères de leur nation par
la venue du Messie, il ne falloit négliger
aucune occasion d'apprendre des nou-
velles de leur libérateur. Pour lui il
avoit remarqué dans le Thalmud ( c'est
l'Apocalypse des juifs) que ce roi qu'ils
attendoient auroit des vaisseaux d'une
façon tout extraordinaire, afin de vain-
cre , sur la mer comme sur la terre , les-
puissances qui voudroient empêcher
leur retour en Judée ; faisant l'applica-
tion, disoit-il, de cette prophétie au ba-
ir,4
MEMOIRKS DE BOLI>A3IDE.
teau , dont il racontoit alors tant de
merveilles , il croyoit que le moins cpi'ils
dévoient faire en cette rencontre, c'étoit
d'envoyer à Rotterdam quelques per-
sonnes considérables d'entre eux pour
s'informer exactement de la chose , se-
lon l'instruction qu'il leur en donneroit
par écrit. La grande réputation de Ma-
nassez , jointe à la facilité que les juifs
ont eue dans tous les siècles de se laisser
aller à la folle espérance que le pretnier
venu leur donnoit de l'arrivée du Messie,
fit applaudir ceux-ci à la proposition du
rabbin. Quand on eut délibéré ensuite
sur le choix des députés que l'on char-
geroit d'une commission aussi impor-^
tante, Manassez prévint adroitement les
voix, en déclarant que cet honneur étoit
du au seigneur Wanbergue. Ce fut le
sentiment de toute l'assemblée, et on
lui donna le rabbin Jonadab pour l'ac-
compagner. Ils se disposèrent à partir
LIVRE SECOND.
d65
le lendemain ; et, comme ils étoient sur
le point de s'embarquer , Manassez leur
remit une espèce de mémoire , pour
mieux cacher sa fourberie . Cependant Jo-
sébeth regarda cette députation comme
une affaire fort sérieuse, jusqu'à l'après-
dînée, que ce rusé vieillard, l'étant venu
voir, chercha à la persuader que la Pro-
vidence avoit ménagé tout exprès l'ab-
sence de Wanbergue comme une occa-
sion favorable au dessein mystérieux
qui devoit s'accomplir entre elle et lui.
Mais cette réflexion , au Ueu de l'appri-
voiser , servit à la rebuter davantage ,
parce qu elle lui fit soupçonner quelque
nouvel artifice du rabbin dans le 'voyage
de son époux. L'indignation qu'elle en
eut la rendit rêveuse. Abuser ainsi , di-
sbit-elle en elle-même , d'un nom si au-
guste et si saint qu'est celui du Messie ,
tantôt pour éloigner un mari , tantôt
pour corrompre une femme, et toujours
i66
MÉMOIRES DE HOLLA^TDE.
pour couvrir quelque attentat ! Manas-
sez , qui attendoit sa réponse , voyant
qu'elle ne lui disoit rien, la crut ébranlée,
et s'imagina que pour la réduire tout à
fait il n'y avoit plus qu'à la prendre par
le goût qu'elle avoit pour les aventures
extraordinaires. Dans cette vue il lai
représentoit qu'elle ail oit être la seule
personne du monde à qui une telle gloire
fût arrivée, et il fit sonner si haut à ses
oreilles les termes de rare , d'inouï , de
privilégié , en lui parlant du bonheur
d'enfanter leur Messie, que Josébeth,
qui jusque-là avoit tenu les yeux baissés,
sembla l'écouter alors avec plus d'atten-
tion qu'auparavant. C'étoit assurément
la prendre par sa foiblesse , de lui allé-
sruer là rareté de l'événement. Néan-
moins , l'inclination naturelle qu'elle
avoit pour les singularités la trouva in-
sensible cette fois, soit que l'horreur
d'une impiété si ^ande suspendît tout
LIVRE SECOND. 167
autre sentiment en elle , soit que son
esprit n'eût point de plus forte applica-
tion sur l'heure qu'à trouver les moyens
de sortir de cette dangereuse occasion.
Bien loin d'interpréter ainsi le silence
qu'elle ne rompoit point , Manassez se
flatta de l'avoir enfin persuadée. Cette
imagination lui donna de la hardiesse ,
et , comme il est difficile de faire long-
temps un personnage contraint, surtout
dans une passion violente , il se porta
tout à coup à des témérités de jeune
homme , dont Josébeth fut encore plus
alarmée que la première fois. « Est-ce
donc ainsi , disoit-elle , en se défendant
toujours , qu'on exécute les ordres du
ciel? Comment les anges, qui sont des
esprits sages et pacifiques, vous auroient-
ils chargé de me traiter d'un air si brus-
que et si emporté? — Je ne manque
qu'en la manière , répondit le juif en
reprenant sa gravité , et vous ne pouvez
168
MEMOIRES DE HOLLANDE.
me reprocher en ceci autre chose, sinon
que j'obéis à une révélation un peu trop
humainement. Ceux d'entre nos pères
qui furent commandés par le prophète
Samuel pour tuer tous les Amalécites
ne laissèrent pas de faire en cela une
action très-sainte , quoiqu'il s'y méiàt
de leur part peut-être quelque fougue
et quelque précipitation. De même l'ar-
deur que je vous fais paroître ici , ma-
dame , n'empêche pas que l'inspiration
céleste n'ait son parfait accomphsse-
ment , pourvu que vous y apportiez , de
votre côté, le respect et la docilité qu'elle
demande. » C'est ainsi que ce corrup-
teur abusoit de son esprit et de sa science
pour renverser la loi de Dieu. Toute-
fois , cette dernière raison lui réussit
encore moins que les précédentes, parce
que Josébeth, qu'une si longue profa-
nation irritoit toujours davantage, prit
une nouvelle résolution, de périr plutôt
I
LIVRE SECOND. i 69
jque de lui rien accorder. Le rabbin, qui
ignoroit ce qui se passoit ainsi dans
Tâme de cette généreuse femme , re-
t commença ses efforts, s'iniaginant qu elle
vouloit être vaincue par la persévérance,
et de la .vigueur dont il s'y prit, la cham-
bre fut bientôt semée de son manteau ,
de ses gants et de son chapeau , tandis
que la pauvre Josébeth, armée seule-
ment de sa pudeur et de sa colère , re-
• poussoit courageusement Tinsulte de ce
furieux. Néanmoins il étoit impossible ,
quelque résistance qu'elle fît , qu'elle ne
fût exposée, dans ce combat, à des coups
de main qui sont insupportables £) une
honnête femme. La douleur qu'elle en
eut lui fit chercher dans la parole le se-
cours que ses bras lui refusoient , et
manquant presque d'haleine : « Je suis,
s'écria-t-elle pour échapper , dans un
état où la loi défend de s'approcher des
femmes. — La loi, dit le juif d'un ton
ilO
MEMOIRES DE HOLLANDE.
moqueur, oh ! j'ai le pouvoir de vous
en dispenser, et il y a même de la satis-
faction pour moi à vous trouver ainsi ,
continua-t-il en s'adoucissant un peu,
afin de vous faire remarquer l'empres-
sement que j'ai de me voir avec.vousen
état de rendre à notre nation le plus
important service qu'elle puisse jamais
recevqir de nous. — Mais enfin , reprit
Josébeth avec une naïveté qui fut sa der-
nière ressource , quel plaisir trouvez- *
vous au grand jour qu'il fait, et ne vau-
droit-il pas mieux attendre que la nuit fût
venue ? Je n'aurois point alors devant les
yeux votre grande fraise qui m'intimide,
et qui fait que je vous regarde avec
respect comme mon aïeul. » Manassez
comprit que la belle juive n'étoit retenue
que par un reste de modestie qu'il lui
seroit aisé de surmonter dans les ténè-
bres. « J'y consens, dit-il ; remettons à
la nuit prochaine , je me trouverai ici à
I LIVRE SECOND. 471
àe heures précises ; et pour vous, ma
ire, poursuivit-il d'un ton victorieux,
j' lui serrant la main, préparez-vous
lit de bon à vous rendre digne du
Jioix que le ciel a fait de vous pour le
lus grand de tous les honneurs. » En
priant ainsi il alla prendre une clef à
lendroit où Ton avoit coutume de les
Éiettre. C'étoit celle d'un petit jardin
par où il avoit dessein de venir, comme
par le chemin le plus facile , parce que
ce jardin touchoit à une cour d'où
l'on entroit dans l'appartement de Jo-
sébeth. Comme elle savoit bien qu'il
n'en seroit autre chose que ce qu'elle
avoit résolu , elle le laissa faire et lui
jura même , pour se délivrer de ses im-
portunités, qu'elle laisseroit la porte de
sa chambre ouverte, et que celle d'une
grande balustrade de fer qui séparoit la
cour du jardin ne seroit que poussée.
Le rabbin partit dans cette espérance ,
I
172
MEMOIEES OS HOLLANDE.
les yeux étincelants d^un feu que José»
beth étoit inconsolable d'avoir allumé ,
et qu'elle regardoit comme un des plus
grands malheurs de sa vie. Elle avoit,
pour la seconde fois, dissimulé son res-
sentiment en la présence de ce séduc-
teur, par une prudence qui étoit au-des-
sus de<8on âge. Mais quand elle fut seule,
I* affront qu'elle venoit de recevoir lui fit
verser des pleurs et pousser des sanglots,
qu'elle n'interrompoit que pour faire
des imprécations contre la synagogue
et contre toute la race d'Abraham.
« Quoi! s'écrioit-elle, ce sont donc là ces
gens qui nous tiennent lieu de prophètes
et qui nous disent si souvent que c'est
un crime de désirer seulement la femme
de son prochain ! Quels monstres , ô
grand Dieu ! continuoit-elle en levant
au ciel les yeux tout baignés de larmes ,
et est-il bien croyable, Seigneur, que ce
soit votre loi qui nous est enseignée par
.; i
LIVRF. SECOND.
i73
des hommes qui la déshonoreat si inso-
lemment?» L'excès de la douleur dont
Josébeth étoit troublée l'empêchoit de
voir qu'une religion peut être bonne ,
encore que ceux qui la gouvernent soient
méchants. Mais ce raisonnement si or-
dinaire au peuple ne laissoit pas alors ,
tout défectueux qu'il étoit , de préparer
le cœur de cette affligée à quelque chose
de grand. Salomonne , qui avoit toute
liberté chez elle, la trouva dans ce triste
exercice, et la consola par les nouvelles
assurances de sa fidélité. Elles convin-
rent que l'on souperoit ce soir-là plus
tard qu'à l'ordinaire, et que les domes-
tiques veilleroient de même , afin que
Manassez , fatigué d'attendre , se retirât
de son propre mouvement. Cette réso-
lution fut suivie , et il étoit près de mi-
nuit que, contre la coutume du pays, il
paroissoit encore de la lumière à la plu-
part des fenêtres de la maison. A la vé-
474
MEMOIRES DE HOLLANDE.
!ï'l
i
n 'i
7 t
4
rite , 1* amoureux rabbin , qui étoit là
depuis dix heures, trouvoit déjà le temps
très-long, comme on l'avoit prévu, mais
il ne songeoit pas pour cela à se retirer,
quoique la pluie commençât à tomber
d'une grande force , et qu'il n'y eût pas
le moindre couvert dans tout le parterre
pour mettrç à l'abri de l'inondation le
chapeau de castor , le collet de point et
la veste de velours noir , dont il s'étoit
ajusté pour s'ôter cette mine antique qui
ne plaisoit point à Josébeth. Par bon-
heur pour elle , l'air obscurci de toutes
parts faisoit une nuit très-noire. La
seule chose qu'elle avoit à craindre en
cette rencontre étoit que , des maisons
voisines eu des fenêtres de la sienne ,
on ne vît un homme dans son jardin à
l'heure qu'il étoit, et en l'absence de son
mari. Ce n'est pas. que , pour elle qui
le savoit là, elle ne s'aperçût qu'il se
mouilloit toujours, et que néanmoins il
LIVEE SECOND. 175
ne paroissoit pas trop disposé à s'en re-
lourner. Elle se crut donc obligée de
faire coucher tout son monde , croyant
qu'il sufBsoit pour sa sûreté que la porte
de la balustrade et celle du jardin fus-
sent fermées. Manassez , qui ne trouva
pas la première ouverte, ainsi qu'on lui
avoit promis , crut , comme on se flatte
toujours en de pareilles occasions , que
Josébeth avoit été mal obéie. Ainsi , ne
perdant pas courage et voyant toutes
les bougies éteintes, il se résolut de pas-
ser par-dessus la balustrade, quoiqu'elle
eût , de ce côté-là , plus d'une toise de
hauteur, et il fit si bien en s' appuyant
des pieds- sur les pattes de fer qui atta-
choient le barreau du coin à la muraille,
qu'il arriva enfin au haut du balustre.
« Yoilà, dit Josébeth'à Salomonne, en se
tuant de rire , le patriarche de la syna-
gogue joliment perché, et tu m'avoueras
que c'est là une rare méthode d'obéir
176
MEHOIKES DE HOLLANDE.
\\ ■■'!
aux inspirations divines ; » car elles con-
sidéroient cette plaisante escalade d'une
fenêtre où il ne les apercevoit pas, à
cause de l'obscurité. « Je vous avoue,
madame, lui répondit sérieusement Sa-
lomonne, que cela commence à m' at-
tendrir le cœur. — Folle que tu es , re-
prit Josébeth en lui donnant du coude,
je te conseille d'en pleurer. — Que vou-
lez-vous, répliqua la nourrice, il est
naturel d'avoir compassion des malheu-
reux , et puis , un homme de cette im-
portance ! — C'est pour cela même ,
interrompit l'aimable juive, qu'il Démé-
rite pas qu'on ait pitié de lui. Si cet
homme d'importance que tu dis ne se
frit mêlé que de nous expliquer la loi
aux jours du sabbat , et de faire les en-
censements à toutes les nouvelles lunes,
j'aurois toujours été son amie. Mais,
puisqu'il oublie son âge et sa profession
pour se porter à des excès de jeunesse
LIYRF. SECOND. 177
et de galanterie , et qu'il se joue de la
religion afin de nous perdre d'honneur,
il n'y aura désormais personne que je
méprise autant que lui. » Cependant le
rabbin étoit descendu sans peine dans
la cour, parce que le terrain, qui y étoit
beaucoup plus haut que dans le jardin ,
alloit jusqu'à la moitié de la balustrade,
et puis, ayant couru à la porte qu'il es-
péroit trouver ouverte , il eut le chagrin
de la voir si bien barricadée qu'il com-
mença à se douter qu'on avoit bien
voulu lui manquer de parole. Toutefois,
pour ne pas se reprocher à lui-même
d'avoir rien négligé des devoirs de la
persévérance , il gratta quelque temps,
. quoique la pluie tombât toujours, toussa
et jeta de petites pierres aux vitres; enfin
il éveilla les épagneuls de Josébeth , qui
firent tant de bruit que Manassez , crai-
gnant d'être surpris, et avec cela voyant
que le jour étoit proche , remonta sur
178
MEMOIRES DE HOLLANDE.
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la balustrade et crut qu'encore qu elle
ftit fort haute du côté du jardin, il n a-
voit qu'à se laisser couler doucement
tout du long pour descendre. En effet il
n'y auroit rien eu de plus aisé si sa veste
de velours ne se ftlt point embarrassée
dans les grandes pointes de fer qui bor-
doient le haut de la balustrade ; le poids
de son corps, tirant toujoiurs l'étoffe plus
fort contre ces pointes, les fit entrer
tout à fait dedans , de sorte que le doc-
teur de la loi se vit tout à coup sus-
pendu , bien qu'il s'en fallût peu qu'il
ne touchât des pieds à terre , et il fut
contraint, après dçs efforts inutiles , de
déboutonner sa veste et de tirer ses bras
hors des manches pour se débarrasser.
Il n'y avoit plus qu'à dégager aussi la
veste qui demeuroit accrochée, et il
s'assuroit bien de la ravoir, mais un
grand éclat de rire qui se fit entendre
en ce moment à une fenêtre , joint au
il
LIVRE SECOND. 179
bruit que les épagneuls avoient recom*
iiiencé , quand ils ouïrent Manassez se
débattre contre les barreaux, obligea
le pauvre honune de se retirer bien vite
par la porte du jardin, qu'il ferma le
plus doucement qu'il put. Josëbeth con-
tinuoit à rire de toute sa force, parce
qu'elle trouvoit de la justice à se divertir
extrêmement d'un homme qui lui avoit
donné, le jour même, tant de chagrin.
Elle n'oublia pas, dans l'excès du plaisir *
dont cette aventure la régalôit, d'en-
voyer Salomonne ôter la veste du rabbin
de la balustrade , et , comme elle étoit
toute percée de pluie, elles jugèrent qu'il
devoit l'être aussi lui-même jusqu'à la
peau. « Hélas ! dit Salomonne, après une
telle fatigue , à l'âge qu'il a , il est im.-
possible qu'il n'y succombe , et vous
allez être, madame, la double cause de
sa mort. — Qu'il meure ou qu'il vive ,
répondit brusquement Josébeth , qu'il
180
MEMOULKft DE BOLLANItt.
:1
. I
continue à m' aimer ou à me haïr ! rien
de tout cela ne m'importe ; mais ce cpie
je considère uniquement en ceci , c'est
que m'en voilà délivrée , et qu'après •
s'être attiré une confusion si grande, je
ne dois pas craindre qu'il m'importune
jamais * . En effet , Manassez se trouva
dans cette résolution lorsqu'il fut de
' Voici comment le cardinal de Retz raconte
lui-même sans pudeur sa tentative lorsqu'il était
prisonnier^ en 1 654 , au château de Nantes :
« Mme de La Vergne.,.. m'y vint voir, et y
amena Mlle de La Vçrgne sa fille , qui est pré-
sentement Mme de Ija Fayette. Elle étoit fort
jolie et fort aimable, et elle avoit de plus beau-
coup d'air de Mme de Lesdignièi^s. Elle me
plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus
guère , soit qu'elle n'eût pas d'inclination pour
moi , soit que la défiance que sa mère et sou
beau-père lui avoient donnée dès Paris même,
avec application de lyes inconstances et de mes
différentes amours , la missent en garde contre
moi. Je me consolai de sa cruauté avec la faci-
lité qui m'estoit assez naturelle, et la liberté que
LIVRE SECOND. 1 81
retour chez lui ; il jura même qu'il per-
droit Josébeth s'il en pouvoit jamais
trouver roccasion , et il tomba dans
une mélancolie si noire que quand les
députés furent revenus de Rotterdam ,
huit jours après leur départ, et qu'ils al-
lèrent le trouver pour luf rendre compte
de leur négociation , dont le succès ne
donnoit aux juifs ni découragement ni
M. le maréchal de La MeUJeraye me laissoit
avec les dames de la ville, qui estant à la vérité
très-entière , ra'estoit d'un fort graod soulage-
ment. »
Il est difficile de ne pas reconnaître, dans
Tauteur de cette mise en scène du célèbre car-
dinal y la même personne qui a modifié la
336« maxime de La Rochefoucauld : U/ie
liaine trop vive nous met au-dessous fie ceux que
nous haïssons; à peu près y ajoute l'annotateur,
comme ceux qui baissent la tête pour en donner, un
coup dans le ventre (à leurs adversaires), mais
pour tâcher ensuite de s* élever au-dessus tteux.
Voy. l'édit. Elzcv. des Réflexions, donnée par
M. Duplessis, chez P. Jannet, et notre Append^
j82 MÉMOIRES DE HOLLANDE.
espérance , il écouta leur relation avec
une froideur qui les étonna. Il n'y avoit
guère plus d'un mois que tout cela étoit
arrivé, lorsque se fit l'engagement de
Josébeth et de Villeneuve ; et certaine-
ment c' étoit le plus beau moyen de se
venger qui pût Jamais s'offrir au rabbin
outragé, s'il eût été aussi heureux à
le découvrir que ces amants emportés
étoient négligents à se cacher. Témoin
l'imprudence qu'ils avoient eue tous deux
de s'exposer comme ils venoient de le
faire dans une synagogue , qui étoit de
tous les lieux du monde celui où Ma-
nassez avoit le plus d'espions et de cré-
dit. Aussi quand le cavalier françois sut
cette histoire, que Salomonne lui conta
après qu'elle l'eut amené chez elle , il
en conclut qu'il falloit que sa maîtresse
et lui se niénageassent tout autrement à
l'avenir. La confidente se chargea de
l'en avertir jusqu'à ce qu'il l'en conjurât
LIVBE SECOND. 183
lui-même , et afin de commencer par
lui la pratique d'un avis si important :
« D'aujourd'hui je ne sortirai point d'ici,
dit-il à Salomonne , que la nuit ne soit
venue. Ainsi, trouvez bon, chère amie ,
que je sois votre hôte jusqu'à ce soir ;
voilà , continua-t-il , ma pension que je
vous avance, » et en parlant de la sorte
il lui fit une nouvelle libéralité. Ensuite
il quitta ses habits de femme pour re-
prendre sa première forme. Mais il fut
aussi longtemps à se déshabiller que
les dames ont coutume de l'être à s'a-
juster lorsqu'elles ont quelques desseins
à cœur, parce qu'à chaque pièce des vê-
tements de Josébeth qu'il retiroit , il
entrôifdans une rêverie dont il ne re-
venoit pas sitôt. Quand il en fut à la
chemise, qu'elle lui avoit aussi envoyée,
il lui vint , en la passant sur sa tête , la
plus folle pensée du monde , qu'il exé-
cuta dès qu'il eut remis la sienne, après
184
MEMOlllKS DE HOLLANDE.
avoir un peu songé , car, ayant étendu
sur la table cette chemise de Josébelh ,
il écrivit, sur le devant à l'endroit du
cœur 5 ces vers en caractères moulés ,
comme si la chemise même eût parlé :
D'un amant sans égal et de sa souTeraine
J'ai senti palpiter les cœurs,
£t je puis nasurer do science certaine
A bien juger de leurs ardeurs ,
Que celui de Daphnis ctoit fait pour Climène.
Les choses que la passion fait faire sem*
blent ridicules aux personnes qui ne
sentent rien , mais ceux qui les font les
regardent comme de grands mystères.
Celle-ci n'étoit qu'une badinerie" d'a-
mour ; néanmoins Villeneuve s'applau-
dissoit en lui-même d'une invention si
rare , et il espéroit bien que Josébeth y
trouveroit au moins la grâce de la nou-
veauté. Dans cette pensée, il fit partir
Salomonne et la chargea de faire remar-
quer cette plaisanterie à sa maîtresse ,
LIVRE SECOND. 185
avec ordre surtout de hii dire adroite-
ment qu'il ne se voyoit point de galan-
terie pareille dans toutes les histoires
du temps passé. Car il savoit bien que
la singularité étoit un agrément infailli-
ble pour la dame, et dès lors il ne douta
point qu'une gaieté, cpii n étoit pas fort
adroite , ne la réjouît avec ce nouvel
assaisonnement. Cependant le loisir dans
lequel il se trouva le fit souvenir du lar-
cin qu'il avoit fait la nuit précédente
dans un pavillon de la synagogue , et
qu'il avoit eu soin de retirer de la poche
de sa jupe avant de la renvoyer. Il dé-
plia donc le rouleau et trouva parmi
trois ou quatre papiers qu'il avoit pris
un portrait grand à peu près comme la
main , qui représentoit une femme en
deuil, de l'âge de trente ans, mais d'un
air si gracieux , qu'il falloit conhoître
Josébeth pour n'être point charmé de
cette peinture. « Je rte serai pas long-
186
UEMOIBES DE HOLL4NDK.
lî :■
temps en peine de savoir qui est cette
merveilleuse personne , dit Villeneuve
tout ébloui ; les papiers que je tiens m'en
diront assurément quelque chose. » En
parlant ainsi il- prit le papier qui se
trouva sous sa main , c'étoit une lettre,
et la suscription portoit : « Pour la cou-
rageuse Abigaïl ; » l'écriture étoit d'un
homme, et voici ce que la lettre disoit:
« Quoi ! madame, aller chez vous quatre
jours de suite, à des heures différentes,
,sans vous rencontrer une seule foisl
Vous chercher dans tous les lieux où
l'on vous croit, et apprendre à chaque
maison qu'il n'y a qu'un moment que
vous êtes sortie ! Eh ! le moyen après
cela que je sois aussi satisfait de ma pri-
son que vous voulez me persuader si
souvent que je dois l'être ! Que ne faut-il
donner la moitié de mon sang pour que
vous soyez de l'humeur de Josébeth que
l'on trouve toujours au logis? Il est vrai
LITRK SKCOND. i87
que votre portrait me consoleroitun peu
de vos éclipses ; et plût à Dieu qu'il me
pût consoler de même d'une banque-
route de quarante mille rixdalers que
Ton me fait à Gènes, et d'un vaisseau
que les corsaires d'Alger m'ont enlevé !
Mais enfin, si vous me savez quelque gré
de tout ce que je voudrois faire pour
vous acquérir, il faut que vous me mé-
nagiez, s'il vous plaît, d'une tout autre
manière. » Voilà tout juste, dit Ville-
neuve en riant, de la galdnterie de Hol-
lande et le vrai style d'un Cupidon de
magasin. O quelles douceurs et quelles
fleurettes ! Malheur à Âbigaîl. si elle a
fait la fortune de ce brutal ! on pour-
roit en juger par sa réponse. En effet ,
il la trouva dans 1^ papier suivant , et
elle étoit ainsi conçue : « Si vous étiez
aussi raisonnable que vous êtes gron-
deur , bien loin de me quereller, vous
me féliciteriez de voir finir la captivité
188
MEMOIRES DE HOLLINDE.
ri 1'
! ;
de deux ans où la cérémonie du veuvage
me retenoit. Non pas que je prétende
me servir de ma liberté si inutilement
que vous l'osez dire. Mon dessein est
de l'employer aux devoirs de la bien-
séance et de l'honnêteté. Le lieu même
d'où je vous écris maintenant en est une
preuve , puisque me voici dans une des
tentes de la synagogue , au hasard d'y
passer une nuit fort mauvaise, si le plai-
sir que j'aurai de m'y entretenir de nos
espérances ne vient à mon secours tant
qu'elle durera. Ainsi je me partagerai
entre vous et les rabbins; ils auront la
cérémonie et vous aurez la solidité.
L'habitude que je me suis faite de vous
être bonne me tire ces mots de tendresse
malgré moi , car vous ne les méritez
nullement, et vous êtes bien moins digne
encore de la peinture que vous deman-
dez. Je vous l'envoie pourtant , à con-
dition que le deuil que vous y verrez
LIVBE SECOND. 189
fera souvenir qu'il m'est libre de
ler mon cœur à celui qui se fera le
X aimer. Ce n'est pas que je veuille
is me contraindre.... » Cette lettre,
l'étoit pas achevée, faisoit assez voir
plaisant caractère d'esprit c'étoit
bigaïl. Aussi Villeneuve , qui étoit
trant , y découvrit aisément le na-
. de cette juive, et dès ce moment
nçut tant de mépris pour elle , que
it sa lettre, tout indigné : «11 paroît,
I, si peu de cœur dans cette réponse,
le dépit qu'on en a empêche qu'on
irque l'esprit qu'il pourroit y avoir,
que Josébeth , mon aimable José-
i a bien l'âme plus belle ! qu'elle a
prâce à faire la fière ! et qu'elle est
le avec toute sa fierté ! » Cette pen-
le fit un peu rêver. « Et pour ce qui
l'Abigaïl , continua le chevalier , il
nécessairement qu'elle passe pour
libertine dans sa religion , puisque
190
MKMOIEBS DE HOLLANDE.
les juives font profession de vivre reti-
rées , et que celle-ci ne fait autre chose
que se promener. » H ne restoit plus
qu'un papier que Villeneuve ouvrit , et
il vit que c'étoit un chiffre pour écrire
secrètement, avec une clef pour se parler
par signes. L'écriture n'étoit pas de la
même main que les deux lettres précé-
dentes, et elle étoit encore toute firaîche,
ce qui faisoit juger aisément cjue ce pa-
pier avoit été apporté là à dessein d'être
étudié ou copié. Après toutes ces lec-
tures, il fut étonné , quoique élevé à la
cour et à l'armée , d'avoir trouvé des
occupations si réjouissantes dans un
lieu tout consacré au culte divin. « Si
les dames juives, dit-il , s'acquittent des
autres devoirs de leur religion conrnie
elles font de la cérémonie des tentes ,
voilà la loi de Moïse assez galamment
observée. » Au moment qu'il faisoit
cette réflexion Salomonne arriva , et il
LIVEE SECOND. 191
n'eut que le temps de faire un rouleau
des papiers et de les mettre dans sa
poche, n Je viens , dilr^le , d'éveiller
agréablement une endormie, et Josébeth
n'a jamais tant ri qu'il y a un instant ,
quand elle a vu vos beaux vers sur sa
chemise. U est vrai , continua la messa-
gère , qu'une petite mélancolie l'a prise
sur la fin , à l'endroit où vous dites : « que
« le cœur de Daphnis étoit fait pourCli-
« mène. » « Hélas ! a-t-elle dit avec un
« grand soupir, c'est ma pensée comme
« la sienne, que nous sommes faits l'un
« pour l'autre, et j'espère bjen aussi
« qu'une si heureuse destinée s'accom-
« plira. » Ensuite elle a repris sa belle
humeur , et vous en verrez des marques
dans ce billet qu'elle vous envoie. » Vil-
leneuve le décacheta avec empressement
et y lut !'« Je croyois être, quand je m'y
mets, la plus folle créature du monde ,
mais je n'ose plus me donner cette
192
MEMOiEES Ut. HOLLANDE.
loudnge depuis que j'ai vu votre ma-
drigal. L'étoffe et la façon en sont éga-
lement divertissantes, et il n'y a pas
jusqu'à l'endroit où vous l'avez placé
qui n'ait sa plaisanterie à part. Ainsi
voilà ma chemise devenue propre à être
mise dans l'histoire , et ce sera désor-
mais ma chemise des grands jours; sans
manquer toutefois à la précaution que
j'estime aussi bien que vous absolument
nécessaire. Prenez donc les mesures
qu'il faudra avec Salomonne afin que je
n'aie qu'à approuver ce que vous aurez
concerté^ tous deux. » Ces mesures, que
Villeneuve et la nourrice prirent en-
semble , furent qu'il ne verroit Josébeth
de huit jours , et qu'il feroit remarquer
à son valet la maison de Salomonne,
afin de l'y envoyer tous les soirs avec un
billet. Après cela, voyant son hôtesse
occupée à lui apprêter à manger , il lui
demanda avec une négligence affectée ,
LIVRE SECO?ÎD. i93
comme s'il n'eût eu autre chose à dire ,
qui étoit une personne qui s'appeloit
Abigaïl, et si c'étôit le nom d'un homme
ou d'une femme. « Vous n'avez, répon-
dit la vieille , en continuant toujours ce
qu'elle faisoit, qu'à vous adresser à Jo-
sébeth pour- lui faire cette question , ce
sera le moyen d'accommoder diable-
ment vos affaires. Mais encore , pour-
suivit-elle , à qui en avez-vous ouï par-
ler ? — Trois passants, dit-il, qui se sont
arrêtés sous vos fenêtres avant que vous
vinssiez, ont tant de fois prononcé le
nom d'Abigaïl qu'il m'est resté dans la
mémoire. — Venez çà, dit Salomonne
en le tirant par le bras, voyez-vous au
delà de ces jardins ce dôme couvert de
plomb doré, avec im grand vitrage au-
tour ? c'est la maison d' Abigaïl ; mais
au moins, continua-t-elle, vous ne direz
point à Josébeth que je vous en ai parlé, »
et Villeneuve en ayant donné parole,
194
MÉMOIRES DE HOLLANDE.
\ .-
elle ajouta : « Abigaïl est de Bruxelles,
où son père , qui étoit Espagnol et juif
secret, avoit une charge considérable,
à ce qu'on dit , à la cour du Cardinal
Infant, gouverneur des Pays-Bas. L'a-
gent de la nation portugaise , qui réside
à Amsterdam pour le commerce, l'ayant
vue à un voyage qu'il fit en Brabant , la
demanda en mariage, et fut préféré à
beaucoup d'autres, parce que dom Go-
mez , qui n'étoit chrétien qu'en appa-
rence, vouloit un gendre de sa religion.
Mais elle en fut bientôt veuve , et
dès que la bienséance le lui permit elle
épousa un second mari, juif et Portugais
comme le premier , qui se nommoit Ca-
ladujar , qu'elle a encore enterré depuis
près d'un an ; de sorte qu'elle est à pré-
sent libre et une des plus belles femmes
de Hollande. Comme elle se pique de
savoir le grand monde, à cause de la
cour où elle a vécu , et qu'elle est de-
LIVRE SECOND.
195
venue fort riche du bien que ses deux
maris lui ont laissé, avec des conditions
qui rattachent ici , tout va magnifique-
meût chez elle, et on dit qu elle n'aime
rien tant que son plaisir. C'est peut-être
une médisance , car elle va à la synago-
gue comme les autres ; cependant elle a
cette réputation. — Et les rabbins , in-
terrompit Villeneuve , que disent-ils de
tout cela ? — Les veuves , répondit Sa-
lomonne , ont parmi les juifs beaucoup
plus de liberté que les femmes et les
filles, pour des raisons tirées de l'hé-
breu, que j'ai ouï dire plusieurs fois et
que je n'ai pu retenir. Il est vrai que
sous ce prétexte Abigaïl en fait un peu
trop. Ce n'est pas qu'on ne lui ai donné
souvent des avis sur sa conduite, et cette'
bonne bête de Manassez a fait quelque-
fois semblant de lui en savoir mauvais
gré , mais pas un d'eux n'a si bien fait
son devoir à l'égard de cette coquette ,
196
MEMOIRES DE HOLLANDE.
que le rabbin Josaphat; c'est le plus
vertueux et le plus savant de tous nos
docteurs : il nous prêcha la grande fête
des expiations , qui arrive le dixième de
septembre , et il- descendit si fort dans
le particulier^ en blâmant la licence des
veuves, qu'on vit bien qu'il parloit à
Abigaïl. Néanmoins ses exhortations
furent inutiles par la malice des autres
rabbins, qui, prenant occasion de ce
que celui-ci n'a point de barbe, disoient
partout qu'il ne crioit ainsi contre le
sexe qu'à cause qu'il a une imperfection
naturelle qui lui en donne de Téloigne-
ment. Avec cela Abigaïl a -si bien su
cajoler tout le monde , par une certaine
bonté caressante qu'elle a , qu'on s'est
enfin accoutumé à la laisser vivre à sa
fantaisie. — J'attends toujours , inter-
rompit encore Villeneuve , que vous
m'appreniez ce que Josébeth peut avoir
à démêler avec cette Abigaïl. — C'est
LIVAE STICOND. 197
ici la fin de Taffaire , répondit la nour-
rice , qui mouroit d'envie de tout dire ;
et si vous recevez jamais aucune marque
de ma confiance, ce sera assurément
celle-ci. Vous saurez donc que Wanber-
gue devint passionnément amoureux
d'Abigaïl quand elle eut perdu son pre-
mier mari. Ils sont tous deux de même
âge ; par je ne sais quelle sympathie elle
Taima aussi, et il fit tout ce qu'il put au-
près de son père pour épouser cette
jeune veuve. Mais le bonhomme à qui
elle n'avoit jamais plu à cause de sa ga-
lanterie , s'y opposa fortement, et c'est
ce qui lui fit hâter le mariage de son
fils à la première proposition que le père
de Josébeth lui en fit environ le même
temps. Néanmoins le bonheur de pos-
séder une femme si accomplie n'a pu
détruire chez Wanbergue l'amour qu'il
avoit pour Abigaïl. Il a toujours conti-
nué de la voir , et , entre nous ,* je crois
1U8
MÉMOIRES DE HOLr.A?(DE.
qu'il en est idolâtre. Vous voyez bien ,
ajouta Salomonne , que c*est outrager
sensiblement une femme que d'en user
de cette manière. Non pas que Josébeth
se soucie beaucoup d'être aimée de son
mari, mais elle a peine de voir qu'il lui
en préfère si injustement une autre. Car
encol-e qu'Abigaïl ait des charmes, elle
ne peut, je vous jure , être comparée à
Josébeth, ni en jeunesse ni en esprit. »
Villeneuve fut du sentiment de Salo-
monne sur l'indignité qu'on faisoit en
cela à sa maîtresse ; il n'en fut poiurtant
pas fâché, parce que cette diversion de
Wanbergue accommodoit ses affaires.
Conimençant donc à regarder la nour-
rice , non plus comme une soubrette ,
mais comme une fort habile femme , il
se mit à faire avec elle des réflexions de
bel esprit. « Je vous avoue , lui dit-il ,
que la réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
LIVRE SECOND. 109
dames, qu'encore qu'elles aient la plus
grande indifférence du monde pour
quelqu'un , jamais pourtant cette indif-
férence n'ira jusqu'à vouloir bien que ce
quelqu' un-là porte ailleurs ses soupirs et
ses hommages. Avec autant de fierté qu'il
vous plaira , une belle regarde toujours
la fuite d'un amant, quelle n'estimoit
point, conmie autant de diminué sur
son empire , et de sa vie elle ne pardon-
nera à ce serviteur inutile d'avoir osé
lui en préférer une autre, par un second
engagement. — Mais encore , dame Sa-
lomonne , continua Villeneuve , afin de
passer le temps , parlons un peu de ce
qui vous touche et dites-moi , de grâce,
comment vous avez fait pour avoir tant
d'esprit ; car vous dites tout ce que vous
voulez, et on ne sauroit penser les choses
plus raisonnablement que vous faites. — ^
Vous croyez rire , répondit-elle , mais
telle que vous me voyez j'ai lu les Fem-
200
MEMOIRES DE HOLLANDE.
!' ■>
mes fortes du P. Lemoine , et il s'est
trouvé des illustres qui m'en ont autre-
fois conté. — Vous avez tant de beaux
restes, reprit Villeneuve, que je me per-
suade aisément vos victoires passées.
Mais encore pourroit-on connoître quel-
qu'un de ces illustres dont vous avez
ainsi triomphé ? — Oui , poursuivit la
vieille, tout épanouie au souvenir de
sa jeunesse, oui, des plus galants et des
mieux faits. Et quand je vous dirai qu'il
a été un temps où un maréchal de France
n'aimoit que moi , je ne vous conterois
pas une fable. Je n'avois pas encore dix-
huit ans qu'il disoit que j'avois trop d'es-
prit pour une Lorraine , et il faisoit du
bien à notre famille à ma considération.
Même , une fois qu'il revenoit de son
ambassade de Suisse , il se détourna de
douze Ueues pour passer chez nous, ex-
près, disoit-il, pour me voir ; et il m'as-
sura, en partant, que s'il faisoit imprimer
LIVRE SECOND. 201
quelque jour son histoire , il y parleroit
de moi. — Il faut donc , interrompit
Villeneuve , que ce soit le maréchal de
B.... — Vous l'avez deviné, ajouta Sa-
lomonne, et j'eus sa connoissance parce
que mon père tenoit une métairie de la
terre de Harouel , qui appartenoit à ce
maréchal. — Il ne faut pas demander,
dit le François , si un amant de cette
importance eut enfin sujet de se louer
de votre bonté ? — Hélas î continua la
nourrice, c'étoit un si bon cœur, qu'en
vérité. . . . Mais vous riez, reprit-elle, vous
êtes un malicieux , et moi je suis bien
simple de vous amuser ainsi, au lieu de
vous laisser écrire. un mot à Josébeth
avant que de retourner chez vous. » Il
fit donc une réponse pleine de tendresse
à la lettre du matin , et la pria par une
inquiétude de passion , qu'il la vît au
bout de trois jours au lieu de huit, dont
lui-même avoit fait la proposition . Avant
202
MEMOiaES DE HOLLAI«DE.
que Salomonne sortît , il lui demanda
si , par hasard , elle n'auroit point de
récriture de Wanbergue , pour quelque
dessein qui lui venoit dans l'esprit ? Elle
chercha dans un tiroir et trouva un mé-
moire pour des commissions de femmes,
écrit de la main propre de ce juif , que
Josébeth lui avoit donné depuis quel-
ques jours. Quand elle fut partie , Ville-
neuve, qui avoit un certain soupçon de-
puis ce qu'il avoit appris des affaires
d'Abigâïl , tira de sa poche la lettre de
l'amant brutal, qu'il avoit prise dans la
synagogue, et l'ayant confrontée avec le
mémoire que la nourrice venoit de lui
donner, il reconnut que c'étoit lamême
main, et que Wanbergue avoit écrit l'un
et l'autre. Il ne sut d'abord si cette ren-
contre devoitlui donner de l'indignation
ou delà joie. D'un côté, il considéroit
que, convaincre une feumae de l'infidélité
de son mari , c'est un moyen assuré de
LIVRB SECOND. 203
se faire valoir auprès d'elle. D^un autre
c<fté, Tadmiration qu'il avôit pour José-
beth lui faisoit regarder avec colère la
bêtise d'un homme qui, ayant une femme
d'un si grand mérite, la négligeoit pour
une autre qui ne la valoit pas. Tout cela
le fit penser en lui-même s'il communi-
queroit cette affaire à sa maîtresse. Les
femmes d'esprit et qui se piquent comme
celle-ci d'une haute réputation de vertu,
disoit Villeneuve , se traitent autrement
que les stupides et les coquettes. Chaque
nouvelle qui se répand de l'intrigue de
quelques autres est une alarme pour
elles, et dans la crainte qu'elles ont d'ê-
tre découvertes à leur tour, elles font
des moralités sur la vanité du monde ,
et renoncent aux amitiés pour six mois,
sans se mettre en peine de ce qu'un
pauvre garçon deviendra. « Que sais-je,
moi, si Josébeth, apprenant que la ga-
lanterie d'une autre a été reconnue par
204
MEMOIRES DE HOLLANDE.
il J
une voie si extraordinaire , n ira point
se mettre en tête de faire la réservé!,
par la peur qu elle aura d'être surprise de
même, par quelque moyen imprévu? »
Le cavalier n'avoit ces pensées toutes
naturelles que parce qu'il ignoroit com^
bien étoient sérieuses et légitimes les
intentions de Josébeth. Dans cette er-
reur il conclut de ne rien dire à la belle
juive des amours de son mari , et en
même temps il vit entrer Salomonne.
« Je vais bien vous étonner, dit-elle,
après ce que vous m'avez tantôt ouï dire ;
devineriezr-vous en quelle compagnie je
viens de laisser Josébeth ? — Avec Ma-
nassez , répondit Villeneuve. — Non ,
répliqua-t-elle , ce n'est pas lui , mais
j'aurois juré de l'y trouver plutôt que
la personne que j'y ai rencontrée. En un
mot c'est Abigaïl. Voilà, depuis trois ans,
la seule visite qu'elle rend à ma maî-
tresse* Il faut qu'il y ait du mystère caché
LIVBE SF.C07ÏD. 205
là-dessous. » Il y en avqit sans doute du
mystère , et la nourrice disoit vrai. Car
Abigaïl , qui étoit en peine des papiers
qu'elle avoit perdus la nuit précédente,
ne savoit à qui s'en prendre ; et quoique
ce fût assez sa coutume de se mettre au-
dessus de toutes choses, son indifférence
l'abandonna pourtant en cette occasion,
et ce fut un fort grand sujet de chagrin
pour elle d'ignorer en quelles mains ce
qu'elle cherchoit pouvoit être. Néan-
moins, comme il est naturel , quand on
est surpris sans savoir par qui, d'en soup-
çonner d'abord ceux qui ont intérêt à
nous surprendre, Abigaïl, qui savoit que
Josébeth avoit passé cette même nuit
dans la synagogue, comme elle, ne douta
presque plus qu'elle n'eût ses papiers.
Dans cette pensée elle écrivit de grand
matin à Wanbergue, pour qu'il vînt lui
parler. On ne sauroit croire à quel excès
rie colère il s'emporta quand il apprit ce
206
UEMOIEES DK HOLLANDE.
Hli« (I
■■ i: I.
qu^Abi^ïl avoit à lui dire. « Oui, di-
soit-il , parlant de Josébeth , je consen-
tirois au naufrage de deux navires qui
me viennent des Indes , plutôt que de
souffrir que cette femme impérieuse eût
un tel avantage sur moi. » Ensuite il mal-
traita Abigaïl de paroles, tout comme si
elle eut dépendu de lui. Mais la juive,
qui savoit gouverner cet esprit emporté,
le ramena sans peine, en lui faisant com-
prendre que ce malheur ne lui étoit ar-
rivé qu'à cause de T empressement qu'elle
avoit eu de le satisfaire plutôt que de
songer à la dévotion des tentes ; et qu'au
reste, si l'un d'eux avoit à regretter quel-
que chose en cette rencontre , c' étoit
assurément elle , qui y avoit perdu son
portrait, « pour avoir eu, disoit-elle à
Wanbergue, trop de hâte de vous l'en-
voyer. » Enfin ils convinrent tous deux
qu' Abigaïl feroit visite à Josébeth, pour
essayer dans la conversation de faire
y';iî
LIVRE SECOND. 207
quelque découverte sur ce qui les inquié-
toit. Josébeth fut tentée de faire dire
qu'elle n'étoit pas à la maison quand
Abigaïl la fit demander. Mais enfin ,
l'honneur qu'elle se faisoit d'être tou-
jours au logis , l'obligea , quelque peine
qu'elle en eût, à souffrir la visite de cette
personne. Aussi la reçut-elle avec une
froideur qui dura toujours , quoique
Abigaïl affectât de lui faire toutes les ca-
resses possibles. Elle loua Josébeth de
sa beauté , et la préféra à toutes les au^
très beautés de la ville. Après elle aborda
le sujet des tentes , et parlant du désor-
dre qui étoit arrivé cette nuit-là dans la
synagogue , à causé du voleur qu'on y
avoit surpris : « On ne découvre pas, dit-
elle, tous ceux qui font des larcins dans
ce saint lieu , et il y en a bien d'autres
que le malheureux qu'on y a arrêté, qui
abusent de la dévotion d'une si grande
fête, pour avoir la facilité de prendre ce
208
UEMOIEES DE HOLLÂKDE.
r '
qui ne leur appartient pas. » Ces paroles,
que Josébeth prit dans un autre sens
qu Abigaïl ne les disoit , lui donnèrent
une frayeur mortelle , et elle crut dès
lors son secret découvert. Néanmoins ,
comme elle avoit naturellement une fer-
meté d'esprit qui se répandoit jusque
sur son visage et dans le ton de sa voix,
elle ne se troubla nullement à ce dis-
cours d' Abigaïl, tout embarrassant qu'il
étoit pour elle. Au contraire , non-seu-
lement elle se courrouça contre Tim-
piété des gens qui dérobent dans les
lieux sacrés, mais parce qu'on ne re-
pousse jamais mieux un soupçon qu'en
blâmant bien fort les fautes dont on se
sent coupable. Josébeth parla encore
f avec horreur de ceux qui s'amusent dans
les temples à toute autre chose qu'à la
dévotion pour laquelle ils y doivent
aller. Ces derniers mots troublèrent Abi-
gaïl à son tour, et c'étoit quelque chose
liyhe second. 209
d'as$ez plaisant de voir ces deux femmes
s'entre-donner ainsi l'alarme au moment
que chacune de son côté ne songeoit
qu'à paroître innocente. Cependant ,
plus de la moitié de la peur fut pour
Abigaïl , car la réplique de l'autre juive
lui fit venir une rougeur qu'elle ne put
cacher ; et enfin , après avoir fait encore
une demi -heure de conversation fort
gênée , elle se retira sans avoir pu rien
pénétrer des pensées de Josébeth , qui ,
pour sa part , étoit un peu remise de la
crainte que cette conversation lui avoit
donnée d'abord , mais non pas tant
qu'elle n'eût une très-grande impatience
de conférer ^vec Villeneuve sur cette
affaire; de sorte qu'ayant lu son billet,
que Salomonne avoit mis en un endroit
qu'elle remarqua pendant la visite d'A-
bigaïl, elle lui en écrivit un autre , pour
l'avertir de se rendre dans trois jours ,
ainsi qu'il le souhaitoit, chez Salomonne,
210
MKMOIRES DE HOLLANDE.
el de n'y point venir qu'il ne fut nuit toute
noire , comme aussi de ne point sortir
de la maison de Salomonne qu'il ne fut
bien tard, maintenant qu'il y étoit. Vil-
leneuve obéit à cet ordre de Josébeth ,
et ne se retira qu'après dix heures, ayant
eu parole de la nourricç que son valet
de chambre la trouveroit le lendemain
au soir à la maison. En effet, ils n'y
manquèrent ni l'un ni l'autre , car Du-
marest, à qui son maître avoit fort bien
marqué le logis de Salomonne , la ren-
contra chez elle et lui donna une lettre,
qu'elle porta à l'heure même à Josébeth.
La belle juive , qui vit quelques gouttes
de sang à ce papier , en sentit d'al>ord
son cœur troublé , quand elle l'eut ou-
vert et y lut avec émotion ces mots :
Unique confident de mon aimable peine,
Qu'un feu trop dévorant a contraint de sortir,
Allez témoigner à Cliniène
Ce que vous venez de sentir
LITBE SECOND. Si 1
Au fond d'une Brûlante veine
Où Tamour vou^ faisoit languir.
A la vérité , ces vers étoienl médio-
cres, mais ils marquoient une grande
passion , et étant écrits avec du sang ,
tout cela en rehaussoit le prix. Néan-
moins la signification n'en paroissoit
pas bien claire à Josébeth ; c'est ce qui
lui fit envoyer Salomonne, pour s'in-
former en quel état étoit Villeneuve. Le
valet rapporta que son maître s'étoit
trouvé si échauflfé toute la nuit, qu'il
avoit été saigné le matin, mais qu'alors
il se portoit mieux et qu'elle le verroit
dans deux jours. « Voilà, dit Josébeth
en riant, montrer de la passion à peu de
frais , et c'est une habileté fort grande
de savoir ménager ainsi une tendresse
sur le soulagement de sa santé. — Oh
bien , interrompit Salomonne, vous êtes
trop difficile à servir. Est-ce que vous
vouliez que ce pauvre garçon se donnât
212
MEMOIRES DR HOLLANDE.
'il'
^f .1i
.lin coup de poignard pour vous envoyer
de son sang ? Il faudroit, pour en venir
là, qu'il se vît dans le désespoir; mais,
grâce à vos bontés , il n'a pas trop de
sujet de se croire misérable. — Que tu
es insupportable avec tes moralités ! re-
prit Josébeth; ne vois-tu pas bien que je
veux rire ? » Et comme elle se trouva
alors de la plus belle humeur du monde,
elle prit une plume et fit cette réponse à
Villeneuve, sur les vers de son madrigal :
Toute ardente qu'est ta peine.
Garde-toi bien d'en sortir;
Tu ferois tort à Climène ,
Qui te la fait ressentir, -
Elle qui n'a point de veine
Qui ne tende à te guérir..
Si ces vers n'étoient pas admirables,
au moins ils n'étoient pas trop mauvais
pour venir, sur-le-champ, d'une femme
quinefaisoit point la.précieuse, et qui ne
se méloit de poésie que quand il lui pre-
LIVRE SECOND. 2i3
iioit envie de badiner. Aussi Villeneuve
en fut charmé , et après les avoir baisés
plusieurs fois, il jura de n'avoir rien fait
de si bon en toute sa vie. Cependant il
avoit quelque curiosité de voir Abigaïl
autrement qu'en peinture, pour avoir le
plaisir de remarquer l'ignorance des
gens qui . la comparoient à Josébeth.
Dans cette pensée il alla le lendemain à
la synagogue, sachant bien que Josébeth
ne sortiroit point ce jour-là , et il s'atta-
cha uniquement, lorsqu'il y fut, à consi-
dérer les personnes qui entreroient ou
sortiroient à la cinquième tente dans -
laquelle il avoit pris le portrait et les
papiers. Il étoit déjà passé beaucoup de
femmes sans qu'il y prît aucune part ,
lorsqu'il en vit venir une qui arrêta ses
regards plus qàe toutes les autres. Elle
Itoit vêtue fort simplement , parce que
la loi défend d'apporter aucun ajuste-
ment à cette fête ; mais sa taille étoit
214
MEMOIRES DE HOLLANDE.
\V:
toute seule quelque chose de si riche el
de si beau , et il paroissoit une majesté
si grande dans sa démarche , aussi bien
que dans le bas de son visage j qu'un
voile de gaze, qui lui descendoit jusqu'à
la bouche , avoit laissé découvert , que
tout cela fit dire à Villeneuve en lui-
même que c'étoit Abigaïl. Dans l'im-
patience où il étoit de s'en assurer, il
alloit arrêter une femme qui suivoit cette
personne avec uii paquet de bardes sous
le bras , au moment qu'il aperçut _que
la première entroit au cinquième pavil-
lon à main gauche, ce qui étoit justement
ce qu'il attendoit. « Si le reste , dit-il ,
répond à ce que j'ai déjà vu , elle est
certainement admirable. » 11 voulut la
voir encore avec sa mante, dont elle parut
en effet un moment a^rès toute cou-
verte pour aller prendre rang parmi \ës
autres. Elle les dépassoit toutes de la
tête, et elle tenoit son rameau avec une
LIVEE SECOND. 215
grâce qui lui étoit toute particulière.
Comme ce gentilhomme avoit tiaturelle-
ment l'âme belle , et un grand fond de
probité, la vue d'Abigaïl ne l'éblouit
pourtant point si fort qu'il ne fît sur
cette dévotion où il la voyoit occupée
des réflexions de bon sens. « Oh ! qu'il
est bien vrai, disoit-il alors en lui-même,
que l'hypocrisie est un hommage que le
vice rend à la vertu ! puisque quand les
méchants se contraignent pour paroitre
gens de bien , ils confessent hautement
par là qu'il n'y a que l'intégrité des
mœurs qui donne une réputation solide,
et que tous les autres biens de la vie ne
font point d'honneur sans celui-là. Car
je sais en conscience qu'Abigaïl n'est
qu'une libertine ; néanmoins , cette
figure de piété où je la vois me paroit
quelque chose de si beau, qu'il s'en faut
peu qu^une^ apparence si trompeuse ne
me fasse oublier le dérèglement que j'ai
ne
MEMOIRKS DE HOLLANDE.
I J^
«ni
découvert en elle il y a quelques jours
dans ce lieu-ci. Et je ga^erois qu'elle-
mêine se croit encore assez pieuse pour
pouvoir au moins conserver ces dehors
de religion . » Toutes ces réflexions se ter-
minèrent à Josébeth, comme il est na-
turel à ceux qui ont dans l'esprit quel-
que impression dominante d'y faire
venir toutes leurs autres pensées. « J'a-
voue y poursuivoit-il , que Josébeth n'a
pas montré non plus un fort grand zèle
pour la fête des pavillons. Mais elle est
jeune, elle passe sa vie dans une solitude
perpétuelle ; enfin il se peut bien faire
qu'elle ne soit pas juive dans son cœur,
et ce sont là tout autant d'excuses pour
elle. » Ens'entretenant ainsi,il reprenoit
le chemin de son logis, etjetoit de temps
en temps les yeux sur le portrait d*Abi-
gaïl. Aussitôt qu'il avoit cessé de le re-
garder, l'idée de Josébeth se présentoit
à lui, et, faisant comparaison de cette
LIVRE SECOND. 247
image qu'il portoit dans Ta me avec celle
qu'il tenoit à la main , il remarquoit
dans la première un certain air de sincé-
rité et de constance que la peinture de
l'autre ne promettoit pas. Au contraire,
il trouvoit dans la physionomie de cette
veuve je ne sais quoi qui tenoit de la
légèreté et de la fourberie. Et en effet
c'étoit là le vrai caractère d'Abigaïl.
FIN DU LIVRE SECOND.
1
\\ 'i;
LIVRE TROISIÈME-
nuit, qui est destinée au
» repos , Villeneuve ne put en
f jouir. Les pensées dont il eut
l'esprit agité lui ôtèrent le
sommeil tant qu'elle dura. Car la pas-
sion qu'il avoi1^ pour Josébeth , qu'il
sentoit bien être fort différente de ses
amusements passés , les obstacles qu'il
voyoit pour lui à posséder cette belle
juive, et néanmoins l'espérance qu'elle
lui avbit donnée de pouvoir l'acquérir
légitimement , tout cela répandoit dans
son âme des ténèbres encore plus noires
LIVEE TEOISliME. 219
que celles de la nuit, quoique le ciel qui
étoit couvert reudît celle-là tout à fait
obscure. Surtout, le sens qu'il se doutoit
qu'eût un endroit particulier de la lettre
deWanbergue l'inquiétoit furieusement .
'<- Il faut supposer, disoit-il, comme
une chose certaine , que cet indigne
mari voudroit que Josébeth fût morte ,
pour "pouvoir se marier avec Abigaïl.
Mais que sais-je, moi, s'ils en demeure-
ront tous deux à cette mauvaise volonté ?
Ils n'ont guère de conscience l'un et
l'autre. Des personnes de cette trempe
vont aisément des désirs injustes aux
méchantes actions. Enfin c'est un juif
qui hait sa femme , il écrit 'à une autre
qu'il voudroit faire toutes choses pour
l'acquérir. Cette nation est cruelle , et
l'on y respecte le mariage si peu que
rien : en voilà trop pour ne pas crain-
dre. Si après cela il arrivoit quelque
malheur à Josébeth, par ma négligence.
11
II
il
!
( 1
'1 ,
!Î20
MEMOIAKS DE HOLLANDE.
je ne lui survivrois pas d'un moment. »
Villeneuve , déterminé par ces raisons ,
prit le portrait et les papiers d' Abigaïl ,
quand il fut temps d'aller trouver José-
beth. « Eh bien ! lui dit cette aimable
femme quand elle le vit , n' est-il pas
vrai qu'une éclipse dç quelques jours ne
fait point de tort à l'amour lorsqu'il est
comme il doit être ? — Je vous avoue ,
madame, repartit le cavalier, qu'une
petite absence ne change rien à un cœur
qui sait bien aimer ; mais je ne vous ac-
corde pas que ce cœur-là en soit alors
plus à son aise. Au contraire, si peu que
la séparation dure, c'est assez pour faire
un malheureux. Car il y a, poursuivit-
il , cette différence essentielle entre un
époux et un amant , que celui-ci ; qui
n'est guère avancé , doU regarder toute
sorte d'éloignement comme le péril
d'une fortune encore mal assurée ; au
lieu que l'autre , dont les affaires sont
LIVKE TAOISIÈME. 221
faites , se rend précieux par l'absence ,
et fait exprès des voyages pour aller
chercher de l'amour conjugal. — Mais
vous ne dites pas, interrompit Josébeth,
que quand les yeux , la bouche et les
oreilles ne sont point occupés d'un objet
présent , le feu qui iroit se répandre
dans tous ces endroits-là se réunit au
cœur, et la passion en devient plus forte.
Appelez cela singularité, si vous voulez,
mais pour moi je trouve qu'il est bien
plus agréable de gouverner ainsi la ten-
dresse , que si l'on faisoit succéder les
douceurs tellement vite, qu'il ne se mît
point de désirs et d'impatience entre
deux. -^ Je ne sais pas, madame, reprit
Villeneuve , qui étoit alors trop pressé
pour faire des discours en l'air , si les
fréquents écarts du seigneur Wanbergue
produisent entre vous deux cet effet qui
vous plaît tant , mais je suis assuré que
vous n'êtes pas la personne de qui l'ab-
mv
222
MEMOIRES DR HOLLANDE.
[;•!:
sence Taffligeroit davantage, et qu'il y en
a quelque autre sur la terre dont il crain-
droit d'être plus éloigné que de vous. »
En parlant ainsi il tira de sa poche le
portrait et les papiers ; et Josébeth prit
tout cela avec un empressement ex-
trême. Elle lut la lettre de son mari la
première, et y vit avec quelque satisfac-
tion le témoignage que cet infidèle lui
rendoit au moins, « d'aimer à vivre re-
. tirée. » Mais lorsqu'elle fut à l'endroit
où il protestoit à Abigaïl qu'il feroit
toutes choses pour l'acquérir, Josébeth
s'emporta de colère; et comme il est
naturel de soupçonner des derniers cri-
mes ceux que l'on veut avoir cpielque
graille raison de haïr , elle n'hésita pas
un moment à croire que son mari s'of-
froit de l'empoisonner si Abigaïl le sou-
haitoit ; et dans cette pensée elle exhala
contre lui tout ce que le ressentiment
lui inspiroit. Ensuite elle lut la réponse
LIVBE TROISIÈME. 2S3
de la juive ; et quand elle eut achevé :
« Voilà , dit-elle , le style ordinaire de
cette libertine. Mais elle ne paroît point
si méchante que son séducteur, et je ne
vois pas ici qu'elle voudroit abuser du
pouvoir que ce traître lui donne sur ma
vie. Il est vrai, reprit Josébeth , que sa
lettre n'est pas achevée. Peut-être que
Tordre de ma mort se seroit trouvé dans
ce qu'elle auroit exicore écrit. » Il restoit
un papier à voir, auquel Josébeth ne
pensoit pas, tant elle étoit irritée. C'étoit
. la clef pour s'entendre par chiffres et
par signes , dont Villeneuve avoit quel-
que curiosité de cbnnoître l'auteur.
« Voilà , dit-il en le présentant à José-
beth , ce que vous oubliez de regarder,
quoiqu'il soit de la même rencontre. »
Elle considéra ce que c' étoit : « O l'hom-
me de bien ! dit-elle, il méritoit de faire
son tiers dans une aussi honnête occa-
sion que celle-ci. » Ce qui ayant obligé
t2k
MEMOIBES DE HOLLANDE.
le cavalier de s'infonner qui étoit ce
personnage : « Ce n'est , répondit-elle
avec un sourire aigre et piquant , que le
dévot Manassez , qui , ne pouvant trou-
ver fortune avec moi , a tourné ses es-
pérances vers Abigaïl , qui lui sembloit
plus traitable. » Il étoit vrai que ce vieux
rabbin , qui ne cherchoit qu'à se conso-
ler de la perte de Josébeth , n'avoit vu
personne dans tout son troupeau qui lui
pariit plus propre à dissiper son chagrin
que l'enjouée Abigaïl. Mais comme cette
veuve étoit dans une trop haute profes-
sion de galanterie pour être visitée avec .
bien de l'assiduité por un homme comme
Manassez , ils étoient convenus entre
eux, pour éviter Véclat, de ne se parler
devant le monde que par des signes
concertés , dont ce docteur de la loi
s' étoit chargé de faire la liste. Il l'avoit
envoyée à la juive le jour même qu'elle
alla passer la nuit dans la synagogue ,
LIVRE TB01SIÈME. 225
afin qu'elle prît ce temps d'oraison et de
pénitence pour étudier une si belle le-
çon ! Cette horrible profanation d'une
fête solennelle, suggérée par celui même
qui devoit être le premier à en recom-
mander la dévotion , fut une heureuse
occasion à Villeneuve pour persuader
Josébeth de quitter cette nation infidèle*
et d'adorer le Dieu des chrétiens. « Vous
trouverez votre compte en cette affaire,
lui répondit-elle , s'il est vrai que vous
m'aimiez sincèrement , parce que si je
cessois d'être juive il ne tiendroit plus
qu'à vous de m'épouser. » Le cavalier,
qui n'avoit jamais ouï parler d'un tel
usage , s'abattit à ses pieds tout trans-
porté de joie , et , lui embrassant les ge-
noux : « Ah ! madame , s'écria-t-il , un
si grand bonheur seroit-il bien possible?
— Il n'est rien de plus vrai, reprit José-
beth, j'en ai vu des exemples en France
et en Hollande , et voici comment la
{
226
MEMOIBIS DB HOLLANDE.
n '•
r ■ '
chose se fait. Lorsqu'une juive Veut de-
venir chrétienne , elle fait comparoitre
son mari en la présence du magistrat,
afin qu'il déclare s'il veut aussi se faire
chrétien, istonlui donne huit jours pour
se résoudre , durant lesquels sa femme
et lui vivent séparés. Si au bout de ce
temps il consent de quitter le judsusme,
leur mariage ne se rompt point ; mais
s'il persiste à vouloir moiuir juif, la
femme n'a qu'à protester qu'elle ne peut
. vivre avec lui en sûreté de conscience ;
alors on lui rend toute sa dot , et il lui
est permis de se marier à qui elle vou-
dra. D n'y -a pas un an que la même
chose est arrivée en cettç ville ; à une
fort belle juive nommée Dorazith , qui
épousa ensuite le lieutenant-colonel du
régiment d'Indersum. Voilà, continua
Josébeth, cet unique moyen de m'ac-
quérir, dont je vous parlai confusément
quand nous conunençâmes à nous con-
LIVRE TROISIÈME, 227
re. Demandez maintenant à votre
r s'il veut de Josébeth à ce prix-là. »
îneuve , sensiblement touché d'une
! proposition , baisa la main que
3 généreuse femme lui avoit présen-
et il jura , en prenant le ciel à té-
n , qti'il préféroit désormais à toute
rre l'honneur de posséder Josébeth.
ais, madame, poursuivit-il, si Wan-
rue alloit se mettre dans la tête de
loir aussi devenir chrétien ? — Ah !
ai pas peur de cela , répondit-elle,
[ue ne suis-je aussi assurée que vous
serez toujours fidèle, comme je suis
aine qu'il ne cessera jamais d'être
! Il a trop de zèle pour le culte fan-
que de la synagogue. Je crois même
la seule aversion qu'il a pour moi
éroit souhaiter que la chose se con-
conune nous le projetons, pour avoir
berté d'en prendre une autre. — Et
*abbins qui s'intriguent par toute la
228
MÉMOIABS DR HOIXA^IDE.
ville, reprit Villeneuve, et Manassez, qui
est si fort estimé dans ce pays , nous
laisseroient-ils faire sans se remuer ? Ce
sont déjà des infidèles , et ce seront de
plus alors des infidèles irrités, qui nous
fatigueront par des procédures infinies,
ou qui nous accableront ouvertement
par leur crédit. — Il y a , dit Josébeih,
plusieurs choses à vous répondre là-
dessus. Premièrement, l' affaire que je
vous propose est un droit établi sur quoi
il n'y a point à chicaner. Après cela,
vous devez savoir aussi bien que moi
que la république où nous sommes ne
souffre point de violences chez elle , et
que de toutes les religions dont elle per-
met l'exercice , la judaïque est celle
qu'on y considère le moins. Enfin , il
paroit bien, cher ami, ajouta-t-elle, que
vous ne savez pas quelles gens ce sont
que ManaSsSez et les rabbins, quand vous
croyez qu'ils seront si ardents à me re-
LIVRE TBOI&IEME. 229
tenir dans leur école. Apprenez donc
que la politique fait toute la religion de
ces malheureux docteurs, et que le zèle
va chez eux comme Fintérêt l'ordonne.
S'ils sont consultés par de petites gens,
ils leur interprètent la loi à toute ri-
gueur, pour acquérir ainsi la réputation
d'être sévères ; et si c'est pour des per-
sonnes de qualité qu'ils décident , ils
donnent à la loi des explications favo-
rables afin de se maintenir par là dans
l'autorité. Bien plus, qu'un homme n'ait
ni honneur ni probité, ou qu'une femme
remplisse toute une ville de scandale ,
n'importe, pourvu qu'ils aillent l'un et
l'autre porter un rameau à la fête des
pavillons , et qu'ils publient avec cela
.que les rabbins sont les plus grands per-
sonnages du monde, c'est assez, ils met-
tent la conscience en repos à cet homme
et à cette femme, sans leur faire changer
de conduite, et les font passer tous deux
230
MÉMOIRES DK HOLLANDE.
'!! ^
pour des modèles de vertu. Au contraire,
si l'on n* admire pas tout ce que disent
ces messieuTs-là, et qu'on n'entre point
assez dans leurs affections ou dans leurs
haines, dès lors on n'est plus bon à rien.
Tout cela s'est vu dans la manière dif-
férente dont ils nous ont traités, Abigaïl
et moi. Parce que je n'ai jamais fait voir
beaucoup d'empressement pour eux ,
ils n'ont rien négligé pour me nuire;
ils n'y ont pourtant pas trouvé grande
facilité^ à cause que la vie que je mène
, ne leur donne aucune prise. Ils ont bien
dit plusieurs fois que le peu de respect
qu'ils supposent que je rends aux lévites
étoit une marque que je n'avois point
de piété. Et comme il s'observe quel-
ques petites distinctions de personnes
dans les assemblées de la synagogue, ils
se sont encore servis de cette occasion
pour se venger de mpi. Mais voyant que
je me mettois au-dessus de toutes ces
LlVftlt TAOlSliXE. 331
insultes , ils ont découvert enfin que
Wanbergue a voit des intrigues. Le ma-
riage ne tient à ri^i parmi eux. Ainsi
ces ministres du Seigneur, comme ils
s'appellent, ont cru qu*ils me feroient le
plus sensible de tous les outrages , s'ils
favorisoient la passion de cet indigne
mari. En efFet, ils n'y ont pas manqué ,
et en cela leur impudence a été si grande,
qu'ils ont bien voulu que je susse que
le rabbin Marezul étoit employé dans ce
commerce, et qu'il avoit charge de por-
ter les billet». Pour ce qui est mainte-
nant d'Âbigaïl, les docteurs de la loi
l'ont laissée vivre comme elle a voulu ;
et les excès de cette coquette n^ont pas
empêché quHls n'aient publié ses louan-
ges en toutes occasions. La véritable
raison de cette indulgence , est qu'elle
sait le moyen de gagner ces esprits su-
perbes et intéressés. Elle les nomme ses
oracles, elle leur fait des adorations, elle
:M'
23â
MEMOIRES DE HOLLASDE.
baise le bas de la robe au plus vieux
d'entre eux , qui lui sert de conseil , et
elle ajoute à toutes ces lâchetés des pré-
sents considérables. Mon traître, de son
côté , poursuivit Josébeth , à cause du
même intérêt qu'il a dans l'impunité ,
n'oublie rien pour ol)liger ces âmes vé-
nales. Il les fait venir fort souvent man^
ger céans ; et quoique je voie trop bien
où tendent tous ces régals, je prends
soin moi-même qu'ils soient traités ma-
gnifiquement. On pouvoit ignorer jus-
qu'ici que tous ces hommages de Wan-
bergue et d'Abigaïl fussent concertés
entre lui et elle ; mais il n'y a plus lieu
de douter de leur intelligence, depuis
quelques jours qu^ils ont envoyé tous
deux plusieurs pièces du plus beau drap
à Manassez, afin que lui et toute sa suite
fussent habillés de neuf à cette fête;
Avec de telles précautions , dit en finis--
sant Josébeth, ce déloyal et cette liber-
LIYBE TROISIÈMP.. .233
tine vivent comme il leur plaît, en toute
sûreté de conscience, sous la conduite
des rabbins. -— Eh bien , madame , s'é-
cria Villeneuve, à quoi tient-il donc que
vous n'abandonniez un parti où il n'y a
point d'honneur ni de vertu ? Et ne voyez-
vous pas bien que toutes les raisons que
vous avez de haïr ce culte profane , sont
autant de lumières par lesquelles le
ciel . vous montre un chemin plus as-
suré ? — Il y a longtemps , reprit-elle ,
que j'ai la même pensée, et il m'est venu
très-souvent dans l'esprit que cette in-
différence pour les docteurs de la loi,
dont je vous parlois tout à l'heure, pour-
roit bien m'ètre restée de ma première
éducation. » La conclusion fut que le
cavalier prendroit la poste le lendemain
pour aller à Louvain consulter les théo-
logiens et apporter leur décision afin de
l'envoyer à Rome , lorsque Wanbergue
aiu*oit fait sa déclaration ; et que cepen-
m
AT.,
r
V 'il
1j.1t
!
ri
li
234
MEMOIASS DR HOLLANDE.
dant Josébeth dissimuleroit avec son
mari sans lui faire plus mauvaise mine
qu'à l'ordinaire. Le cavalier parti ne
pouvoit assez admirer, en galopant tou-
jours y la bonté de Josébeth , qui avoit
tant éclaté en cette dernière circon-
stance . Car, selon les règles d'une grande
passion, il devbit être si fort touché d'a-
bord de l'ouverture qu'elle lui avoit faite
de l'épouser, qu'il ne lui restât plus d'es-
prit et de raison que pour s'abandonner
à l'espérance et à la joie ; il faUoit qa'il
ne songe&t désormais qu'à cette félicité
proposée , et qu'ayant la parole de sa
maîtresse , il crût tous les autres obsta*
clés faciles à surmonter. Néanmoins, au
lieu de s'abandonner à cette préoccupa-
tion obligeante, il s'étoit mis à faire des
réflexions sur l'offre de Josébeth; il
avoit de sang-firoid allégué là-dessus des
difficultés à cette aimable femme ; enfin,
il sembloit que ce fdt quelque marché à
M 1
LI\BS TROISIÈME. 235
faire, pour lequel il cherchât ses sftretés.
Ce procédé paroissoit blesser également
la reconnoissance et la délicatesse , et
toutefois Josébeth avoit été si bonne
que de ne s'en fâcher point , et de ré-
pondre doucement à tous les doutes de
Villeneuve , pour lui montrer combien
il étoit aisé de la posséder légitimement.
Cependant il ne croyoit pas de son côté
qu'il eût en cela manqué à rien-. Au con-
traire, quoique Josébeth iie l'ait pas
ainsi compris , il prétendoit bien pour^
tant lui avoir donné une grande marque
d'affection, de s'y être pris de cette ma-
nière. « Enfin, disoit^il en lui-même, j'ai
éprouvé la diflérence qu'il y a entre une
tendresse galante et un amour sérieU'K.
Car lorsque je m'engageois auparavant
à servir une belle, je le faisois cavalière-
ment, et sans raisonner trop sur les con-
séquences , parce que je n'y voyois qu'un
amusement de jeunesse , (pii ne devoit
Wd
236
MEMOIRES DE HOLLANDE.
pas être traité plus régulièrement. Mais
j'ai senti cette fois, à une certaine dis-
position de cœur qui m'a été toute nou-
velle, que Josébeth , mon aimable José-
l)eth, m'alloit donner des chaînes pour
toute ma vie ; et cette belle destinée m'a
paru si incroyable, que je me suis laissé
aller à quelques réflexions mêlées de
doutes 5 pour avoir le plaisir de me là
faire persuader. » Il arriva à Louvain avec
ces pensées , et lé jour où les docteurs
dévoient s'assembler étant venu, il parut
çn leur présence, tant pour leur exposer
lui-même le sujet cpii l'amenoit, qu'afin
de répondre à plusieurs questions dont
réclaircissement étoit, selon les lois,
toiit à fait essentiel à son affaire. Après
qu'ils eurent bien consulté, ils lui don-
nèrent leur déclaration par écrit , ap-
prouvant comme bon et authentique, le
mariage qu'une fenime juive qui se con-
vertit, et dont le mari veut, toujours, der
LITRE TROISIÈHF.. S!) 7
(leurer infidèle, contr.acte avec un chré-
ien. 11 y avoit dix jours qu'il étoit parti
l'Amsterdam, lorsqu'il s'y vit de retour,
t ce retard lui donna une impatience
Jus forte de revoir Josébeth. Cette im-
latience redoubla quand il apprit de
on valet de chambre que Salomonno
toit venue voir deux jours de suite s'il
toit arrivé, pour lui dire quelque chose
le très -grande importance. Dans ce
noment la nourrice entra , ayant le
isage si pâle et si abattu qu'il eut peine
L la reconnoître. «Tout est perdu ! s'é-
Tia-t-elle , il n'y a plus de Josébeth. »
V. ces mots les pleurs et les sanglots Tin-
errompirent ; et, dans la douleur dont
A\e fut saisie , elle demeura quelque
emps sans parler. Villeneuve, plus tou-
rbe de cette nouvelle cpi'il ne Tauroit été
l'un coup de foudre, la conjura de s'ex-
)liquer quand la parole lui fut revenue, et
>alomonne continua : « Josébeth, notre
238
XÉXOIBE8 DE HOIXAHDE.
Josébeth à vous et à moi , est entre )es
mains des rabbins , et ces méchants la
feront mourir. — ^Maisencore , qu'a-t-elle
fait? reprit le cavalier. Ëh! de grâce,
notre bonne mère, tirez^moi de peine,
si jamais vous m'avez aimé ! — Vous
saurez donc, poursuivit la vieille en es-
suyant ses laranes, que Wanbergue, traî-
tre comme Joab , vous autres chrétiens
vous dites comme Judas, s'avisa, il y a
trois jours, de se lever de son lit de grand
matin pour aller trouver Josébeth dans
le sien, contre son ordinaire, sous pré-
texte de s'attendrir pour elle , mais en
effet à dessein de se rendre le maître de
son argent et de ses bijoux. Elle , qui
s'ennuyoit de votre absence, et qui trou-
voit de la consolation à porter sur soi
des marques de votre amitié, avoit alors
par malheur la chemise où vous avez
écrit des vers , tant elle étoit éloignée
de croire que son mari, qui s'étoit passé
LIVRE TROISIÈME. â39
de son secours depuis six mois, prît fan-
taisie cette nuit-là d'avoir besoin d'elle.
De sorte que ce brutal, ayant remarqué
de récriture sur la chemise de sa femme,
tira tous les rideaux pour voir au jour
ceijuec'étoit, pendantqu' elle faisoit tous
ses efforts pour l'en empêcher, et c'est
ce qui a tout gâté. Car Wanbergue, qui
jugea par la résistance opiniâtre de Jo-
sébeth qu'il y avoit là quelque chose
à découvrir d'important pour lui , l'en-
treprit d'une si grande force , cpi'il fut
tenté de la frapper. Enfin l'ayant bien
lassée, il lut les vers le mieux qu'il put ,
et fit tant qu'il lui arracha sa chemise ,
qu'il emporta tout furieux chez Manas-
sez, pour le consulter, sur ce qu'il y avoit
à faire. Je vous laisse à penser, continua
Salomonne en renouvelant ses pleurs ,
si ce détestable rabbin , qui ne cherche
que l'occasion de se venger de Josébeth,
ne croit pas avoir trouvé là un beau
240
MEMOIRKS DE HOLLANDE.
moyen de la perdre ? Hier il se fit uive
assemblée pour cela de tous les princi-
paux de la synagogue ; mais comme on
tient fort secret tout ce qui s'y passa,
nous ne savons à présent en quel état est
cette affaire , sinon que je viens d'ap-
prendre que Josébeth doit comparoître
après midi pour être interrogée. Mais
ce sont des méchants , ajojrta la nour-
rice, et vous verrez qu'ils la feront mou-
rir. » Ici elle ne cessa de parler que pour
recommencer ses lamentations, d'une
telle violence qu'il étoit à craindre qu'elle
ne s'évanouît. Tout ce qu'elle venoit
de dire étoit véritable , et l'on ne pu-
blioit autre chose de cette affaire. Car
pour ce qui s' étoit passé dans l'assem-
blée des juifs le jour précédent , ils
avoient tout intérêt qu'il ne s'en fît point
de gazette , puisque c'étoit un des plus
grands sujets de raillerie qu'ils se se-
roient jamais attirés; l'emportement de
LIVRE TROISIÈUE. 241
Manassez en fut la cause, parce que, sur
Tavis que cet homme passionné en donna
pour perdre Josébeth dans les formes, h
chemise de cette aimable juive fut portée
dans la synagogue , et là on Tétendit sur
une table au milieu des lévites et des
docteurs de la loi , dont l'un d'eux lut à
haute voix ce qu'il y avoit écrit dessus :
D'un amant sans égal et de sa souveraine
J'ai senti palpiter les cœurs,
Et je puis assurer de science certaine ,
A bien juger de leurs ardeurs ,
Que celui de Daphnis ctoit fait pour Climène.
* Après cela ils s'entre-donnèrent cette
chemise gravement, et elle passa de
main en main, afin que tous la pussent
voir Tun après l'autre. Les plus vieux se
baissoient le nez dessus avec leurs lu-
nettes ; et quand ce fut le tour d'un
rabbin fort âgé qui se nommoit Reca-
bith : « Il est inouï jusqu'à présent, dit-il
<24â
MEMOIEES DE HOLLANDE.
en se relevant, après avoir lu, qu'il soit
jamais arrivé rien de semblable à une
fille d'Israël. » Les autres dirent aussi
chacun quelque chose sur ce sujet , et
ce fut une plaisanterie qui ne se put
bien imaginer , de voir quarante doc-
teurs , tous vénérables et en habit de
cérémonie, assemblés autour d'une che-
mise de femme , sur laquelle ils opi-
noient aussi sérieusement qu'autrefois
on le fit à Rome sur la robe de Jules
César, lorsque Antoine l'eut exposée en
plein sénat. L'avis de l'assemblée fiit ,
comme l'avoit rapporté Salomonne, que
Josébeth comparoîtroit le lendemain eu
leur présence, poiu* répondre aux inter-
rogations qu'on lui feroit , et ce devoit
être l'après-dînée du jour où Villeneuve
arriva. 11 fut au désespoir d'avoir attiré
cette méchante affaire à sa maîtresse ; il
donna cent malédictions à Man assez et
à Wanbergue, et à tous les rabbins , et
LIVRE TROISIEME. 243
jura de faire périr les deux premiers , si
Josébeth soufFroit quelque chose en cette
rencontre. « Quoi! disoit-il, toujours
des juifs ! Et jusques à quand serons*
nous opprimés par cette race infidèle ?
A peine suis-jehors de leurs mains d'un
côté que j'y vois retomber l'autre moitié
' de moi-même. O grand Dieu ! qui savez
notre innocence , ne permettez pas que
vos ennemis triomphent de nous ! Mais
n'y a-t-il pas moyen , continua-t-il en
s' adressant à Salomonne , de voir José-
beth et de lui parler ? — Hélas ! répon-
dit-elle, je ne sais où on Ta mise ; c'est
un secret entre eux , aussi bien que le
lieu où ils la feront comparoître, et qu'ils
ont soin de ne point divulguer, de peur
d'être troublés dans leur malheureux
dessein. — J'ai pourtant ouï dire , re-
prit Villeneuve, que les juifs n'ont point
de tribunal ni de justice parmi les chré-
tiens. — Cela est vrai , dit-elle , mais on
lUiil
W//i
244
MEMOIEES DE HOLLANDE.
leur laisse en quelques endroits, comme
ici , la liberté d'exercer leurs cérémo-
nies : or, il y a des cérémonies qui ne
se peuvent faire sans prononcer quelque
jugement ,^et j'entendois dire ce malin
à un juif que l'affaire de notre pauwe
Josébeth est de ce nombre. Alors, sous
ce prétexte , qu'un usage de notre reli-
gion doit être confirmé par la sentence
d'un juge , les rabbins qui ont permis-
sion pour l'un ne laissent pas d'usurper
l'autre ; et quand ils ont fait plus qu'ils
ne doivent, ils en sont quittes pour de
l'argent. Cependant le mal est fait , et
l'amende qu'ils payent ne ressuscite pas
un mort. — Vous avez raison , dit le
cavalier, et par conséquent il faut se
bâter de prévenir ces bommes barbares.
— J'ai dans leur conseil, répliqua Salo-
monne , un rabbin de mes amis , qui ne
hait point Josébeth comme les autres, et
qui m'avertira de tout quand il sera
LIVRE TROISIÈME. i45
temps. — Mais si j'adressois une plainte
au magistrat , interrompit l'impatient
Villeneuve , et si je me déclarois partie
contre les juifs. . . . — ^Vous perdriez tout,
reprit-elle ; car l'avantage de Josébeth
en cette affaire est qu'on ne puisse la
convaincre d'aucune intrigue; et en
agissant pour elle comme vous dites ,
vous découvririez qu'elle a un amant , *
et ce seroit la victoire des rabbins. —
Eh mon Dieu î l'écriture de la chemise,
répliqua-t-il , ne donne-t-elle pas déjà
des soupçons ? — Ce ne sont que des
soupçons , acheva la nourrice , elle a
assez d'esprit pour s^en tirer. » En effet,
le madrigal fit soupçonner aux juifs quel-
que galanterie ; et dans cette pensée ils
craignirent qu'il n'y eût quelque partie
faite pour leur enlever Josébeth. Wan-
bergue , qui la leur a voit abandonnée ,
couvroit la haine qu'il avoit pour elle
d'un respect apparent pour la loi , et il
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MEMOIRES DE HOLLANDE.
espéroit bien que cette dévotion feinte
lui alloit procurer par la mort ou par le
divorce la liberté d'entrer dans de nou-
veaux liens. U se trompoit toutefois dans.
son espérance^, car Abigaïl, pour laquelle
il soupiroit , n'avoit plus tant d'ardeur
de Tépouser qu'auparavant , et ne sou-
haitoit point d'autre engagement avec
•lui que celui d'une bonne amitié. On
auroit eu peine à deviner la raison de
cette inconstance. Ce fut le malheur
même de Josébeth qui la causa , parce
que, comme il n'y avoit que l'envie
qu' Abigaîl portoit à la réputation et à la
lïeauté de cette jeune femme , qui Veut
persuadée de lui ôter le coeiu* de son
mari , lorsqu'elle la vit humiliée elle ne
fut plus sa rivale , et crut sa vanité sa-
tisfaite par rabaissement de îosébeth.
Mais Manassez et les rabbins n^eurent
pas cette modération, parce que, comme
ils s'étoient attachés à la persécuter par
LIVRE TROISIÈME. 247
une aversion qui duroit toujours , ce
n'étoit pas assez, à leur gré, de la voir
dans une confusion si grande, ils voulu-
rent profiter de l'occasion qu'ils avoiënt
de se défaire de cette personne, qui n'au-
roit que du mépris pour eux tant qu'elle
vivroit. Cependant, afin de conserver
les apparences de la religion et de la
justice dans cette cruelle exécution , ils
avoient renfermé Josébeth dans un lieu
où les magistrats d'Amsterdam leur per-
mettoient de tenir conseil. C'étoit une
espèce de magasin ou de bureau qui ser-
voit à garder leurs plus grosses mar-
chandises, et à conférer du négoce enti^e
eux. Il y a pour cela quelques chambres
assez propres dont les fenêtres sont gril-
lées ; et comme ils font ce qu'ils peuvent
pour que les chrétiens ne s'aperçoivent
pas des fautes des leurs , c'est là qu'ils
emprisonnent les coupables et cpi'ils les
châtient selon leurs lois. Ils se rendirent
â48
MÉMOIBKS DE HOLLANDE.
u
dans cette maison pour l'affaire de Jo-
sébeth ; et quand ils furent assemblés on
l'alla prendre dans la chambre où elle
étoît , pour l'amener en leur présence.
Elle avoit consulté en elle-même si elle
ne découvriroit point en cette rencontre
l'infamie de Manassez, qu'elle avoit tou-
jours tenue secrète, pour ne pas rompre
encore tout à fait avec son mari , et si
avec cela elle se diroit chrétienne pour
éluder la juridiction de ces gens -là.
Mais comme elle les croyoit capables de
la faire mourir en secret, si elle abjuroit
leur religion et décrioit leur patriarche,
pendant qu'elle étoit ainsi entre leurs
mains , elle se contenta de paroître au
milieu d'eux d'un air fier et assuré , et
elle leur parla avec toute la fermeté
d'une personne innocente. On lui de-
manda , en lui nlontrant sa chemise, d' où
venoient ces vers , qui les avoit faits , et
pourquoi elle avoit si fortement résisté
ii
LIVRE TBOTSIÈME. 249
à son mari pour T empêcher de les voir.
Elle prit d'abord Wanbergue , qui étoit
là présent , à témoin de tout ce qu'elle
alloit dire , et ensuite elle répondit à
toutes les questions sans se troubler.
Premièrement , que Téloignement et la
froideur de son mari pour elle lui fai-
soient chercher de la consolation dans
la lecture des romans, dont elle a voit
rimagination toute pleine ; et que, dans
ces idées d'aventures dont elle se diver-
tissoit toute seule , elle s'étoit avisée en
badinant d'écrire des vers sur de la toile,
comme d'un jeu propre à amuser une
personne de son âge. Secondement,
que c' étoit elle qui avoit fait le madrigal
sur les noms imaginaires de Climène et
de Daphnis , et il lui fut aisé de justifier
qu'elle se mêloitun peu de poésie. Enfin,
qu'elle n'avoit résisté à son mari, quand
voulut voir cette écriture, que de peur
qu'il n'en fît des railleries à ses dépens,
350
MEMOIRES DE HOLLANDE.
comme c'étoit son habitude. Elle con-
firma tout cela par sa vie retirée , qui
étoit connue de tout le monde , et elle
triompha, surtout dans l'assurance où
elle étoit qu'on ne pouvoit la convaincre
d'aucune intrigue , ni que Daphnis fut
un amant eiTectif. « Qu'on le nomme ,
qu'on le cherche, disoit Josébeth en re-
gardant les rabbins avec un sourire in-
sultant , qu'on le fasse paroître ce pré-
tendu Daphnis, et qu'on ne fasse point
de grâce à Josébeth quand ce fantôme
aura paru. Mais s'il se trouve aussi que
Daphnis n'est qu'une chimère, que ceux-
là soient traités comme des imposteurs,
qui veulent faire passer un badinage de
jeunesse pour un manquement de fidé-
lité. — On ne vous reproche encore rien,
lui dit Manassez, qui présidoit dans cette
assemblée; mais vous ne devezpas trouver
mauvais que, dans le doute où nous som-
mes , nous obéissions à ce que la loi nous
n
LIVRE TKOISliMR.
251
prescrit en de telles occasions. — Rab-
bin, reprit-elle dédaigneusement, je vous
fais grâce de ne vous répondre autre
chose, sinon que vous savez mieux que
personne si Josébeth a de la vertu. »
Ce vieillard, qui avoit prévu une réponse
semblable, s'étoit levé avant qu'on l'en-
tendît pour recueillir les voix , et tous
ces indignes juges convinrent entre eux
que Josébeth seroit condamnée aux eaux
de jalousie. Quand on lui prononça ce
jugement, elle y parut résolue et s'assit
pour en attendre l'exécution, qui se fai-
soit de cette manière , selon qu'il étoit
marqué dans une cérémonie de la reli-
gion de Moïse. Si un homme avoit quel-
que soupçon que sa femme lui manquât
de foi , il devoit s'adresser aux prêtres
pour exposer les raisons qu'il avoit d'être
dans le doute ; et si on les trouvoit fon-
dées , on lui permettoit d'éprouver la
vertu de sa femme en présence des per-
S5â
MEMOIRES DE HOLLANDE.
sonnes les plus considérables de toute
la nation. La méthode de cette épreuve,
ordonnée par Dieu même en faveur des
maris jaloux, étoit qu'un sacrificateur
écrivoit sur du parchemin ces paroles :
« Périsse misérablement la femme qui a
manqué de foi à son mari ! » Et après
que la femme soupçonnée étoit demeu-
rée d*accord de cette imprécation , on
racloit de» dessus le parchemin toute
cette écriture, qu'on lui donnoit à boire
dans un verre d'eau , avec un succès si
merveilleux, que si la fenMne étoit inno-
cente, ce breuvage ne servoit qu'à la
rendre plus belle ; mais si elle se trouvoit
coupable , elle n'avoit pi^s plutôt avalé
cette eau , qu'elle sentoit des douleurs
horribles par tout le corps et finissoit ses
jours dans une puanteur insupportable.
C'est-à-dire que tout cela arrivoit ainsi
lorsque cette loi ancienne florissoit en
Judée ; mais ces prodiges ont cessé par la
LIVBE TROISIEME.
253
malédiction générale qui est tombée sur
le peuple juif. Ce changement étoit trop
visible pour que Manassez Tignorât , lui
qui faisoit tant le docteur , et il savoit
tout aussi bien que les rabbins de Milan
et de Lisbonne qui en ont parlé de la
sorte, que les eaux de jalousie n'opèrent
plus rien. 11 est vrai que ceux-là ont at-
tribué l'anéantissement de ce miracle à
la dispersion du peuple juif plutôt qu'à
l'abolition du culte, s'imaginant contre
toute apparence que ces eaux mysté-
rieuses produiroient encore aujourd'hui
lé même effet qu'autrefois dans la terre
sainte. Mais du moins ils avouent qu'el-
les ne font point de mal aux femmes
criminelles ailleurs qu'en ce pays -là.
Néanmoins Manassez, qui vouloit à quel-
que prix que ce fut que cette cérémonie
servît à son dessein , inventoit des his-
toires et faisoit des raisonnements en
l'air pour montrer que ce breuvage des
â54
MÉMOIRES DE HOLLANDE.
temps anciens avoit toujours une vertu
adnurable. Et la synagogue, qui le con-
sidéroit comme son oracle , n'osa plus
désormais en douter. On prépara donc
tout ce qu'il fialloit ; et quand ce détes-
table vieillard eut pris le verre afin de
prononcer dessus quelques prières, pen-
dant lesquelles tous les autres rabbins
dévoient avoir la tête baissée , il vida
dedans un papier qu'il tira de sa poche,
sans qu'il y parut rien , à cause des ra-
clures d'encre et de parchemin dont
l'eau étoit déjà toute troublée. Lorsque
les oraisons furent dites, et que tout cela
fut bien détrempé , on fit entrer José-
beth. La honte de se voir réduite à celte
indigne extrémité lui donna un vermil-
lon qui la rendit si belle, que ces misé-
rables docteurs , qui avoient mis exprès
leurs lunettes, ne pouvoient se lasser de
la regarder. Manassez l'exhorta, par une
confpassion feinte, à ne point s'exposer
LIVRE TKOISIKME. 255
i péril certain si sa conscience lui
dchoit quelque chose , mais de tâ-
plutôt de mériter la clémence de
: et des hommes par un sincère re-
ir. Alors Timpudence de cet hypo-
, faisant perdre patience à Josébeth
re son premier dessein : « Donnez,
in , donnez , dit-elle en tendant la
i , cette épreuve m'est plus agréable
celle où vous m'avez mise il n'y a
ongtemps. » Quand elle eut la coupe
3 les mains : « Vous nous assurez
: 5 ô interprètes de la loi , leur dit-
que ce breuvage-ci fait mourir la
ne adultère, et que toute autre per-
e n'en peut recevoir aucun mal? »
loi toute l'assemblée lui ayant fait
; de la tête que cela étoit ainsi ,• elle
anda une autre coupe qui lui fut
trtée. Ensuite elle versa le liquide
eurs fois de l'une en l'autre , afin
e mélange se fît mieux, et partagea
i56
MKMOIRES Ur. HOLLANDE.
également celte eau redoutable dans les
deux vases, qu'elle présenta à Manassez.
« Je vous appelois autrefois mon père ,
lui dit-elle d'un air radouci , et je ne
vous demande plus qu'une grâce , qu'il
ne vous coûtera pas. de m'accorder.
Puisque cette liqueur n'est à craindre
que pour l'épouse infidèle , agi^éez que
nous la buvions ensemble. Choisissez la
coupe qu'il vous plaira, je prendrai l'au-
tre ; ainsi le danger sera tout de mon
côté. — Ce que vous proposez, répliqua
gravement Manassez , renverseroit l'or-
dre de la cérémonie , et nous avons des
règles auxquelles nous ne pouvons con-
trevenir. — Ces règles, reprit Josébeth,
vous sont-elles plus difficiles à franchir
qu'une balustrade? Et ne vous ai-je pas
ouï dire à vous-même que vous pouviez
dispenser des plus étroites obligations
de, la loi? » A ces paroles les rabbins
s'entre-regardèrent, conune pour se de-
iU il
LIV&E TAOISIKME.
257
mander l'un à Tau^re ce qu'elles vou-
loient dire ; et Manassez, qui s'en aper-
çut, se leva promptement pour prendre
encore les voix de l'assemblée sur la
demande de Josébeth. Le courage qu'il
remarquoit eti cette jeune femme com-
mença à le faire trembler, et il eût bien
voulu n'avoir jamais entrepris une telle
affaire. Dans cette consultation, les uns
disoient que ce seroit avilir l'autorité
des lois, de les soumettre ainsi à la vo-
lonté des coupables ; et les autres, dans
l'intention peut-être de contredire , sou-
tenoient , selon le sentiment du rabbin
Éliézer, qui ne vouloit pas de mal à
Josébeth, qu'il n'y avoit point parmi eux
de loi ni de tradition qui leur défendît
d'accorder la grâce dont il étoit ques-
tion ; qu'au contraire , il trouvoit dans
le rabbin Samuel de Maroc (c'est un de
leurs patriarches qui n'a parlé que par
sentences) « qu'il faut oindre le bec
}^, i
258
MEMOIRES DE HOLLANDE.
I
in 'i
fies corbeaux , pourvu que les aigles y
consentent,» c'est-à-dire, qu'on doit
faire quelque faveur dans les jugements
quand il ne se fait par là aucun préju-
dice à la loi. Pendant qu'ils délibéroient
de là sorte, Josébeth s'étoit mise à ge-
noux dans un coin et prioit pour la pre-
mière fois le Dieu des chrétiens qu'il la
protégeât dans le péril où elle se voyoii;
et Manassez , de son côté, alla dans une
espèce de chapelle à la mode des juifs,
qui étoit là tout proche , afin , disoit-il,
de consulter les lumières du ciel dans
la diversité d'opinions où les docteurs
se trouvoient. Mais il se consulta plutôt
lui-même sur ce qu'il avoit à faire.
Enfin , pour éloigner tout soupçon de
sa conduite et conserver sa réputation ,
il se détermina , et, après avoir pris les
précautions nécessaires il rentra, et s'é-
tant remis à sa place : « Dieu veut, dit-
il d'un visage serein, que nous ayons de
.7/
^/ii
LIVRE TROISIÈME. 259
l'indulgence et que nous fassions plus
que nous ne devons. Oui, fille d'Israël,
continua-t-il en se tournant vers José-
beth, vous aurez la satisfaction que vous
souhaitez , et vous pouvez juger , par
une condescendance si extraordinaire,
avec combien d'ardeur nous désirons
votre justification . » Josébeth , au lieu
de lui répondre, prit les deux coupes ;
et, après avoir encore verse le liquide
trois ou quatre fois de Tune dans l'au-
tre , elle les présenta à Manassez, afin
qu'il choisît. Il en prit une, et la vida à
deux reprises , en invoquant le Dieu
d'Abraham , d'Isaac et de Jacob. En-
suite Josébeth leva les yeux au ciel, et,
haussant sa coupe comme une offrande :
« Grand Dieii, dit-elle d'un ton de voix
animé , perdez le coupable et sauvez
l'innocent ! » Après quoi elle avala har-
diment cette eau, qu'elle crôyoit propre
à lui donner la mort. Elle ne se tronx-
260
MEMOIBES DR HOLLANDE.
poit nullement, quoique tout le fonde-
ment de sa défiance ne fôt autre chose
que la furieuse aversion qu'elle savon
bien que Manassezavoit pour elle. Assu-
rément c'étoit bien assez, puisqu'il n'est
point de rage pareille à celle d'un amour
méprisé. En effet, ce méchant vieil-
lard, qui depuis l'aventure de la balus-
trade cherchoit à se venger de Josébeth,
crut enfin l'avoir trouvé dans l'éclat
que Wanbergue fit contre elle, s'imagi-
nant à l'heure même , ingénieux qu'il
étoit, que les eaux de jalousie servi-
roient à ce dessein avec autant de secret
et de force qu'il le souhaitoit. Car c'é-
toit trop peu pour son ressentiment cpi'il
arrivât quelque malheur à Josébeth par
une autre main que la sienne \ il falloit,
pour le satisfaire , que la perte de cette
inhumaine fiit de sa façon. Dans cette
pensée il résolut de mettre du poison
dans ce breuvage, qui devoit passer par
LIYBE TROlSliME. 261
ses mains pour le préparer. La difficulté
étoit de trouver une sorte de poison qui
ne changeât point la couleur et le goût
de l'eau ; et après y avoir bien rêvé , il
se souvint d'avoir ouï dire qu'une cer-
taine substance étoit infaillible pour
tuer sans soupçon, parce qu'étant reçue
dans l'estomac elle le perce de mille
trous , par où la nourriture s'écoule et
se perd avant que la digestion ait le
temps de se faire ; de sorte que la per-
sonne tombe en phthisie et se voit
mourir peu à peu sans qu'on puisse dé-
couvrir si cette maladie est naturelle ou
causée à dessein. Ce fut donc cette es-
pèce de venin que Mahassez trouva le
plus propre à assouvir sa fureur , parce
qu'étant mêlé dans l'eau avec des ra-
clures de parchemin, il est aisé de s'y
méprendre, comme en effet on y fut
trompé. Il auroit voulu pour beaucoup
que .Salomonne eut sa part de cette
lui
262
MEMOIRES DE HOLLANDE.
! !
t!
ii
i'
i 11
dose, parce que cette vieille, qui étoit
une grande parleuse , savoit qu'il n a-
voit point de conscience et de religion ;
mais il espéroit bien qu'après s'être dé-
fait de la maîtresse, la servante ne lui
échapperoit pas. Si Josébeth ne devi-
noit pas précisément tout ce détail, elle
voyoit au moins assez ce que ce pouvoit
être qu'un breuvage mixtionné par les
mains d'un ennemi, pour croire qu'il
ne laisseroit point passer une occasion
comme celle-ci , dont il étoit le maître,
sans lui faire sentir sa mauvaise volonté.
C'est ce qui l'obligea de redoubler ses
instances pour que Manassez bût des
eaux de jalousie avec elle, afin d'attirer
le perfide dans le piège qu'il lui avoit
préparé. Son adresse n'en demeura pas
là ; car, prévoyant que le rabbin, après
avoir vidé son verre, romproit l'assem-
blée pour se retirer , elle essaya de le
retenir afin que l'empoisonneur ne pût
LIVRR T&OISIÈME. 263
aller dehors chercher des remèdes con-
tre ce qu'il Yenoit de boire. « La bien-
séance veut, leur dit-elle à tous, que je
m'arrête quelque temps ici en votre
présence , afin que vous jugiez de ma
conduite par T effet que votre condam-
nation produira en moi. — Cette eau
redoutable, interrompit Manassez, n'o-
père pas toujours à l'heure même, et sa
vertu est quelquefois suspendue par la
Providence, qui veut donner ainsi à un
coupable le temps de reconnoître son
péché. — J*ai pourtant lu dans la loi ,
reprit Josébeth , que Veau de jalousie
punit si promptement une femme cri-
minelle , qu'au même moment qu'elle
Ta pri§e son corps enfle et son visage
devient livide. » Pendant que l'adroite
Josébeth amusoit les docteurs de la loi
et retenoit ainsi Manassez par cette dis-
pute , on entendit frapper avec force à
la porte de la rue, et ce bruit étoit ac-
264
HEMOIAES DB HOLLANDE.
compagne d'un grand éclat de voix qui
demandoient qu'on ouvrît. A ces cris la
synagogue alarmée tourna les yeux vers
Josébeth , comme pour dire que ce tu-
multe se faisoit pour elle , et afin de dé-
couvrir dans son visage quel intérêt elle
y prenoit : « Vous pâlissez , rabbins !
s'écria cette courageuse femme. £h!
où est donc maintenant ce zèle de Sion,
pour lequel vous parlez si souvent de
mourir ? » Manassez , plus qu'eux tous,
craignoit quelque chose de funeste ,
parce que sa conscience lui reprochoit
qu*il Tavoit bien mérité. En effet, c'é-
toit le sentiment de la personne qui
avoit excité cette tempête, que l'on ne fit
point de gi'âce à ce détestable vieillard ;
et cette personne n'étoit autre que la
fidèle Salomonne, qui avoit tant de rai-
sons de ne point estimer Manassez. Le
rabbin Ëliézer , qui étoit de ses amis ,
l'avoit avertie, selon sa promesse, que
LITRE TROISIÈMR. 265
l>eth alloit être condamnée aux
'■ de jalousie^ et que le jugement
que Texécution se feroit tout de
dans la matinée. A cette nouvelle,
oionne , aidée de son seul esprit ,
la qu'ils avoient dessein de l'em-
>nner. De la frayeur qu'elle en eut
courut en instruire quelques dames
tiennes qui aimoient Josébeth, et
leur persuada si bien d'implorer le
iirs du magistrat pour elle , qu'il y
les officiers envoyés pour la déli-
C'étoient eux qui, suivis d'une
5 de peuple , faisoient le bruit dont
aat des juifs fut épouvanté. Car ces
èles voyoient assez que cet orage les
içoit, et ilç ne savoient si Josébeth,
» avoient si maltraitée , senoit assez
reuse pour les en garantir. Dans ce
e, ils sortirent de leurs places pour
rotester qu'ils se mettoient à sa mi-
orde ; et Manassez, auquel une foi-
266
MEMOIBES DE HOLLAUDE.
blesse venoit de prendre, et qui Tempê-
choit de venir à elle conune les autres,
lui cria du haut de son siège que c'étoit
l'occasion de montrer si elle avoit rame
aussi héroïque qu'on le croyoit. Ces sou-
missions forcées ne la touchèrent nulle-
ment, et elle fut quelque temps irrésolue
sur ce qu'elle avoit à faire. D'un côté
elle trouvoit de la justice à punir des
gens qui ètoient indignes de vivre ; mais,
d'autre part , elle voyoit de la gloire à
pardonner quand on a la vengeance
entre ses mains. Cependant le bruit du
dehors croissoit toujours; et, comme
on tardoit à ouvrir , un jeune matelot
qui perdoit patience n'eut pas plutôt
crié qu'il falloit enfoncer les portes,
qu'elles furent renversées dans un mo-
ment. Alors ce peuple fiuieux entra
confusément , et parce que les plus ar-
dents marchoient les premiers, Ville-
neuve se trouva à la tête de tous les
LIVBE TBOISIEMB.
2G7
autres , dans un costume de matelot ,
qu'il avoit pris pour cacher ses desseins.
Il avoit une hache d'armes à la main,
dans la résolution où il étoit de massa-
crer les rabbins , s'il trouvoit qu^ils eus-
sent fait quelque outrage à Josébeth.
Elle , qui le reconnut d'abord sous cet
habit étrange, en soupira de joie ; et,
quand elle entendit ensuite qu'on de-
mandoit avec de grands cris où étoient
ces juifs qui vouloient faire mourir une
chrétienne , elle se mit à la porte du
parquet où les docteurs de la loi étoient
enfermés, et, étendant les bras pour en
occuper l'ouverture afin que personne
n'entrât : « Chrétiens qui serez bientôt
mes frères , s'écria-t-elle , au nom de
notre Dieu crucifié, pardonnez à des
infidèles ; et, puisque vous êtes armés
pour ma défense, contentez-vous de me
voir ici triompher d'eux. » L'admiration
qu'on eut d'une générosité si grande
WXl I
268
MEMOIRES HE HOLLANDE.
i^fi.
I i'
arrêta cette multitude emportée ; et tan-
dis qu'on n'entendoit là, un moment
auparavant, que des imprécations et des
menaces contre les juifs, on n'y pro-
nonçoit plus que des louanges et des
bénédictions pour Josébeth. Mais cette
estime s'augmenta alors de beaucoup,
lorsqu'ayant fait signe de la main pour
qu'on l'écoutât, elle dit tout haut à son
mari , qu'elle aperçut dans la foule :
« Seigneur Wanbergue, je vous déclare,
devant tous les gens de bien que voici ,
que je renonce à la religion des juifs,
et que je veux devenir chrétienne. C'est
à vous de voir maintenant si vous vou-
lez aussi être chrétien ; parce que «i
vous vous opiniàtrez à ne point changer
de croyance , je prétends , comme les
lois l'ordonnent, qu'il n'y ait plus de
mariage entre nous. » Le HoUandois ,
étonné de ce discours, lui répondit, en
bégayant , qu'il lui feroit savoir sa vo-
LIVRR TaOlSIKME. 269
loDté; et aussitôt il s'esquiva dans la
foule , de peur que dans les dispositions
où étoient les esprits on ne lui fît un
mauvais traitement * . Cette déclaration
de Josébeth devoit. avoir lieu en pré-
sence du magistrat , et elle ne la préci-
pita de la sorte que pour plaire à Ville-
neuve , qui étoit toujours deyant ses
yeux. En effet, il se sentit consolé par
là des inquiétudes mortelles qu'il souf-
froit depuis huit jours. Néanmoins , la
joie ne le troubla pas au point qu'il en
oubliât l'essentiel. Si bien qu'ayant vu
sortir Wanbergue, et craignant pour
les intérêts de Josébeth , il partit aussi
* Le capitaine Vieuxbourg a été tué au siège
de Casai en 1640. Un autre Vieuxbourg a été
assassiné en sortant de son lit. Le comte de La
Fayette vendit sa charge modeste de sergent aux
gardes françaises , suivant le registre matri-
cule du dépôt de guerre. 11 moufut en 1684 ,
selon les notes du (!abinet des titres.
270
HEMOIKES UE BOLLA\DE.
de son côté; mais il n'alla pas loin, car
le syndic de la ville arriva pour avertir
cette femme forte , que Messieurs ,
comme il les nommoit, la prenoientsous
leur protection, et avoient envoyé met-
tre les scellés dans son appartement,
pour conserver ses droits. A peine avoit-
il parlé que les principales dames d'Am-
sterdam se présentèrent. Elles regar-
doient Josébeth comme un ornement
de leur sexe, et elles s'entre-disputoient
toutes Thonneur de lui offrir un loge-
ment ; mais Mme de Geere , qui étoit
la plus en état de la recevoir, fut préfé-
rée , et l'on conduisit Josébeth comme
en triomphe dans sa maison. La joie
que cette prompte révolution causa ne
fut pourtant pas universelle ; car tandis
que les chrétiens chantoient victoire et
accouroient de tous les endroits de la
ville pour voir Josébeth, les juifs, de
leur côté, déploroient cette journée
LIVKE TBOISlÈBfE. 271
comme ime des plus malheureuses qu'ils
eussent vues depuis longtemps. La con-
version de Josébeth n'étoit pas la seule
raison qu'ils avoient de s'afQiger ; une
autre perte qu'ils firent en même temps
leur fut encore plus sensible : ce fut la
mort surprenante de Manassez , que ces
enthousiastes nommoient le pilier de la
synagogue et la gloire de leur nation.
Il avoit senti dans l'assemblée une foi-
blesse dont on T avoit fait revenir deux
fois; et, comme Ton pensoit que c'étoit
la crainte du péril dont il se voyoit me-
nacé avec toutes ses suites , qui lui avoit
saisi le cœur , on espéroit que son mal
ne seroit rien. Mais lorsque le bruit fut
cessé et que les rabbins s'aperçurent
qu'il ne vivoit plus , quand ils vinrent à
sa place, où ils le croyoient seulement
endormi, on ne peut s'imaginer quelles
furent leurs lamentations. Enfin leur
engouement pour ce fourbe étoit porté
272
MEMOIRES DK HOLLANDE.
i^
W i .:L-^
si loin , qu'au lieu d'attribuer sa fin à
quelque cause naturelle, ils prétendoient
que le zèle de la loi l'a voit causée , et
qu'il a voit obtenu du ciel de ne point
survivre à la désertion de Josébeth. Il
étoit* bien vrai que cette mort étoit un
coup du ciel , et que ce rabbiq se l'étoit
attirée lui-même, mais d'une autre ma-
nière que les juifs ne l'entendoient ,
puisque c' étoit le poison qu'il avoit pré-
paré pour une innocente qui avoit occa-
sionné sa mort malgré ses précautions.
Car quand il eut prisla résolution de faire
mourir Josébeth par les eaux de jalou-
sie ^ il s'attendoit si peu à courir le même
danger , qu'il ne songea nullement à se
.munir de sûrs préservatifs. Si bien que
se voyant engagé par honneur à faire
l'épreuve avec elle, il n'eut que le temps
qu'il feignit de prendre pour consulter
Dieu, afin d'avaler un excellent cordial
qu'il portoit toujours sur lui , et avec
LIVBE TROISIÈME. 273
lequel il se croyoit bien assuré. Mais
soit que la quantité du poison se trouvât
trop forte, soit que la foiblesse de Tâge
fit succomber la nature, soit que Texcès
de la peur empêchât l'effet du cordial ,
enfin ce fameux docteur de la loi* se
donna le coup mortel qu'il vouloit por-
ter à un autre, et finit ses jours plu^
doucement qu'il ne méritoit. Par des
raisons toutes contraires à celles - là .
Josébeth, qui avoit pris du même breu-
vage 5 n'eut pourtant pas le même des-
tin , parce que l'endroit de la lettre de
Wanbergue où il promettoit à Abigaïl
« de faire toutes choses pour l'acquérir, »
lui donnant une juste défiance, elle avoit
coutume de prendre tous- les matins
d'un merveilleux antidote. De sorte que
sa grande jeunesse, fortifiée par ce long
* Voy., pour d*autres aventures arrivées au
cardinal, les Mémoires de Joly, éd. de Pelitot.
p. 435 et 466.
R
S74
mbfOIBES DE HOLLANDE.
'I I
li ■!
î! i!
usage, la mit si bien à l'épreuve du poi-
son de Manassez , ^41 ne lui en resta
pas la moindre inconunodité. La joie
qu'elle eut de se voir en sûreté de ce
côté-là fut suivie d'une autre qui la
satisfit bien autant. Ce fut la déclara-
tion de Wanberçue en bonne forme ,
par laquelle il disoit : « Que ne voulant
point quitter la loi de Moïse , il lui laisr
soit^, puisqu'elle devenoit chrétienne,
' la liberté de choisir un autre mari. »
Ensuite il rapporta la dot , avec tout ce
qu'il avoit reçu de Josébeth , plus fidè-
lement qu'on ne l'avoit espéré. L'impa-
tience qu'il avoit de se trouver ainsi, à
son tour, dans une entière Uberté , le
rendit plus facile à ce dessaisissement
que les gens de cette race n'ont cou-
tume de l'être ; et ce fiit un effet de
l'amour qu'il avoit pour Abigaïl. Car il
ne fut pas plutôt sorti d'affaire avec
Josébeth qu'il rechercha ouvertement
il
LIVRE TROISIÈME. 275
cette juive, qui, néanmoins, n'étoit pas,
de son côté, trop portée à s'engager éter-
nellement avec un homme qui se mon-
troit déjà avec empire. «Quoi! disoit-
elle , il trouve à redire à mes visites ! il
dit que je devrois faire moins de dé-
pense et que mes cachets sont trop ga-
lants ! S'il a maintenant cette audace ,
que ne fera-t^il point quand il sera Je
maître de la maison ? La vie est déjà si
courte et si ennuyeuse , que c'est une
grande folie de s'y faire encore des
chagrins à plaisir. » Ces réflexions lui
vinrent aussitôt après que la disgrâce de
Josébeth eut apaisé sa haine ; et tout
cela joint ensemble la fit agir, à l'égard
de Wanbergue, avec assez de froideur.
Mais comme cette femme n'étoit gou-
vernée que par ses passions , et que la
vanité surtout présidoit à sa conduite ,
quand elle vit triompher cette Josébeth,
avec qui elle s'étoit toujours comparée,
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276
niMOI&ES DE HOLLANDE.
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W MJ-^
sa première jalousie la reprit; et sa-
chant que Wanbergue venoit de rompre
avec éclat son mariage , elle crut , dans
cet entêtement de préférence , que tout
Tavantage seroit de son côté si elle
épousoit un homme qui aimoit mieux
demeurer juif avec elle que de se faire
chrétien avec Josébeth. A cette raison,
qui étoit souveraine pour elle, il s'en
joignit quelques autres qui ne lui impor-
toient pas moins , car le bien que ses
deux maris lui avoient laissé net pou-
voit être transporté hors d'Amsterdam,
parce que , si elle mouroit sans enfants ,
il devoit être employé à un édifice
somptueux pour la nation portugaise.
Ainsi elle se voyoit attachée à cette
grande ville sans qu'il lui fut permis
d'aller passer sa vie à Bruxelles, comme
elle l'auroit bien voulu. Mais d'y de-
meurer toujours veuve, il n'y avoit point
d'apparence : il lui falloit un mari,
LIVRE TROISliME. 277
quand ce n'ei\t été que pour couvrir sa
réputation et pour excuser dans le
monde cette humeur trop libre qu'elle
ne pouvoit contraindre en aucune ma-
nière. Dans cette nécessité elle n'avoit
pas à choisir ; il n'y avoit que Wanber-
gue qui fîiit bien son fait dans toute la
synagogue, lui qui , avec le rang et la
fortune qu'il possédoit, pouvoit mieux
que nul autre entretenir Abigaïl dans la
splendeur où elle avoit vécu jusqu'alors.
Toutes ces considérations la fixèrent à
la fin , et lui firent surmonter la répu-
gnance qu'elle avoit pour un troisième
engagement* Si bien qu' Abigaïl devint
la femme de Wanbergue , et cette al-
liance servit à consoler les rabbins de la
mort de Manassez et de la perte de
Josébeth tout à la fois , autant par les
présents que ces deux mariés leur firent
que par les réjouissances de la noce à
laquelle ils furent tous invités. Comme
p
278
MEMOIRES DE HOLLANDE.
il y avolt plus de formalités à remplir
pour le mariage de Josébetli , il ne s'a-
cheva pas sitôt que celui de ces infi-
dèles. Avant toutes choses il falloit la
préparer au baptême , qu'elle n'avoit
jamais reçu par la tromperie de ses
parents, et lui enseigner les vérités chré-
tiennes , ainsi qu'il étoit porté dans la
consultation de Louvain. Néanmoins il
y eut des difficultés là-dessus. Car elle
se trouvoit alors dans un pays où il y a
amplement à choisir en matière de reli-
gion, et où la protestante^ qui domine,
est divisée en plusieurs branches, qui ne
s'accordent point du tout. Il sembloit
pourtant que toutes choses l'attiroient
vers la communion des Gomaristes, Les
magistrats , qu'elle de voit se rendre fe-
vorables pour le recouvrement de son
bien, étoient de ce parti ; elle n' entendoit
point parler d'aucune autre croyance ;
on lui amenoit des hommes éloquents,
hlYKE T&OISIÈBIX. 279
qui , n'étant contredits par personne ,
n'avoient pas de peine à Tébranler , et
les dames , qui ne la quittoient point ,
ajoutoient à tout cela des caresses et des
complaisances qui dévoient apparem-
ment la persuader tout à fait. Cepen-
dant Josébeth , qui commençoit à être
éclairée des lumières du ciel , croybit
fermement qu'il y avoit une félicité éter-
nelle , où l'âme ne pouvoit arriver que
par la voie d'une religion. Mais l'inspi-
ration qui la conduisoit peu à peu ne
lui montroit pas encore bien clairement
ce chemin unique par où elle comptoit
se diriger. Dans cette incertitude elle
ne laissoit pas de répondre de fort bon
sens aux importunités dont on l'obsé-
doit. « * Je n*aifancerai rien en faisant
* Tous les passages imprimés en italiques le
soDt aussi dans Tédition originale. C'était une
nécessité pour faire ressortir la couleur reli-
gieuse de plus en plus forte que prenait le livre.
i80
MÉMOniiS DE HOLLANDE.
'■■ J;
l: W \
çe que conseillez , disoit-elle ; car si je
deviens des pâtres , les Arminiens * di-
ront que je suis damnée ; et si, au con-
traire^ Je me mets de leur côté, vous me
croirez Tiors de la voie du salut. En qui
voulez-vous donc que je me fie ! Je vois
qu ils ont de F esprit , de la science^ de
la vertu ^ un culte et des temples aussi
bien que vous; ils font des livres et
vous en faites; ils sont prêts comme
vous à endurer V infamie et la prison
pour défendre leurs sentiments ; ils ci"
tent la sainte Ecriture et vous V alléguez
de même, Enjfin tout me paroît ésal en-
tre vous , et je ne vois rien encore qui
me détermine à prendre un parti plutôt
. quun autre. Ainsi, en prenant l'un des
deux ce seroit pour douter toute ma vie ;
au lieu que je veux avoir l'esprit assuré.
* G^est une espèce de calvinistes condamDé&
comme hérétiques au synode de Dordrecht.
{Èdit. orig.)
^^^
LIVRE TROISIÂME. 281
// est çrai^ continua-t-elle en souriant,
que je i^ous ai des obligations que je
n* ai point à ces gens-^Ià^ et Je prétends
bien aussi les ressentir tant que je vi-
vrai. Mais ce sont là des raisons de
gratitude qui ne doivent point être mê-
lées dans les affaires de la religion ,
et vous ne voudriez pas ^ sans doute ^ que
ma reconnoissance allât jusqua me
faire chrétienne par honnêteté seule-
ment. » Le plus savant Gomariste d'Am-
sterdam nommé Hotton^^ qui étoit là
présent, croyant qu'il étoit de son hon-
neur de répondre quelque chose à ce
discours, dît à Josébeth : « Qu'une re-
ligion ne laissoit pas d'être bonne ,
quoique les esprits y fussent dans des
' sentiments opposés sur quelques arti-
cles, pourvu qu'ils s'accordassent dans
' Claude, célèbre ministre protestant. Voj.
la Conférence de Bossuet pour la conversion de
Mlle de Duras.
Î82
MEMOIRES DE HOLLAJfDE.
le fond ; et que la Providence avoit per-
mis de tout temps qu'il se glissât quel-
que diversité dans le culte et dans la
doctrine même, afin d'éprouver les
élus. » Il cita pour exemple l'ancienne
loi des Juifs , dans laquelle on distin-
guoit la dévotion de Samarie de celle de
Jérusalem , qui éloient tout à fait con-
traires l'une à l'autre. Ensuite il pro-
posa le christianisme , qui , demeurant
toujours saint en lui-même , avoit été
divisé avec aigreur durant plusieurs siè-
cles entre les Grecs et les Occidentaux.
Enfin , il allégua l'Eglise romaine, pour
laquelle il soupçonnoit que Josebeth
avoit du penchant; il se trouve dans
.cette dernière communion , disoit-il ,
deux écoles opposées sur les matières
|ie la grâce , qui s'entr'accusoient hau-
tement d'ferreur, sans que les Papistes^
toutefois, crussent que cette guerre di-
minuât en rien l'autorité de leur com-
LIVBB TROISliME. 283
munion. D'où il prétendoit conclure à
la pareille , qu'il étoit injuste de con-
damner la religion protestante, sur ce
seul préjugé qu'elle avoit dans son sein
des Gomaristes et des Arminiens *.
« Je ne suis point savante , reprit José-
beth , et tout ce que vous me dites là
me passe. Mais comme il me souvient
fort bien des explications que j'ai en-
tendu faire des livres sacrés , je vous
répondra\^ seulement sur le premier
exemple que vous venez de m' alléguer,
parce que j'en ai quelque connoissance :
Que le culte pratiqué en Samarie sous
les rois d'Israël étoit une idolâtrie dé-
testable, contre laquelle les prophètes
crioient perpétuellement; au lieu que
la religion de Jérusalem paroissoit à
toutes les marques être la seule que Dieu
eût ordonnée ; en sorte que la corrup-
* j4insi nommés dé Gomarus, professeur de
GroningtiCj et d*Jrminius, professeur de Leyde.
284
MEXOIBES DE HOLLANDE.
U :l
tion de Tune et la sainteté de Vautre
éclatoient si visiblement , qu'il étoit im-
possible qu'on s'y méprît. Mais je ne vois
depuis huit ans, entre les Arminiens et
les Gomaristes^ aucune différence à la-
quelle je puisse connoître assurément,
moi qui suis étrangère , quel est de ces
deux partis celui que je dois choisir.
Certainement, si Dieu, qui m'a déjà fait
faire un si grand pas , vouloit que j*em-
brassasse la religion protestante , il me
feroit remarquer dans quelqu'une des
communions qui la partagent plus de
certitude et d'autorité que dans les au-
tres , et c'est ce qu'il ne me montre pas
encore ; quand il lui plaira de m'éclairer
davantage , vous me verrez recevoir sa
lumière avec une parfaite docilité. » D
est vrai que Josébeth , qui avoit été éle-
vée , par la politique de ses parents ,
dans la croyance romaine, avoit l'incli-
nation tournée de ce côté-là, et les égards
LIVRE TBOISIÈME. 285
dus à répoux qu'elle avoit choisi la
fortifioient dans cette disposition. Néan-
moins, Villeneuve, qui ne la croyoit pp«i
aussi vivement inspirée qu'elle Tétoit ,
la voyoit avec inquiétude exposée à de
iPort dangereuses bontés. Il s'abstenoit
par bienséance de la voir ; mais Salo-
monne, qui faisoit les messages, ne pas-
soit pas un seul jour sans lui apporter
un billet, ou au moins des nouvelles de
Josébeth. Quand elle lui eut envoyé la
relation de l'entretien qu'elle avoit eu ,
il en prit l'alarme, croyant qu'elle hési-
toit encore et qu'elle cherchoit à s'é-
clairer. Dans cette pensée il s'adressa
au fameux Masius*, évéque d'Amster-
* Huet: Masius, mort en 1573, a écrit, comme
Huet, une dissertation sur le Paradis; c^était un
écrivain savant et judicieux, dit R. Simon, dans
VHist. crit, du Vietix Testament. Cet ouvrage dt-
parti souleva un cri de réprobation en France
et en Angleterre. Voy. V Appendice,
286
MEMOIRES DE HOLLA?(DE.
u^:
dam caché et connu des seuls catholi-
ques ; cet évêque lui promit de dissiper
les doutes <|ue le discours d'Hotton au-
roit pu donner à Josébeth. Cependant
Villeneuve écrivit à cette généreuse
femme , plus tendrement qu'il n'avoit
encore jamais fait, pour la disposer par
ces douceurs extraordinaires à bien
peser la fin de sa lettre, où il lui disoit :
Que lé mariage des corps est bien peu
de chose s'il nest accompagné du ma-,
riage des esprits; et que la différence
de religion fait une distance si caste ,
que deux époux entre qui elle se trouve
sont beaucoup plus séparés quils ne
sont unis. Ces paroles n'avoient pas sans
doute un fort grand air de galanterie,
mais elles étoient pleines de probité.
Aussi Josébeth en fut si satisfaite, qu'elle
lui répondit sur cela avec de nouveaux
transports , et le conjura de ne rien
craindre de son esprit ni de son cœur.
LIVRE TBOISIÂHE. 287
L'assurance qu'il en prît ne Tempécha
pourtant pas d'envoyer à sa maîtresse
la réplique de Masius, qu'il trouva très-
belle , et ce prélat y joignit un billet ,
par lequel il approuvoit qu'elle apausât
les protestants , sans leur rien promet-
tre , de peur qu'ils ne la troublassent
dans ses intérêts, si elle continuoit à
traiter leur religion avec mépris. Cet
avis étoit délicat, et elle en profita avec
tant d'adresse et de conscience , qu'elle
ne dissimula pas avec eux plus qu'il ne
falloit. Il est vrai que Técrit de son évé-
que, qu'elle relisoitsouvent, aidoit beau-
coup à exciter son zèle , et à instruire
sa prudence. Elle y voyoit les vérités
qu'elle devoit embrasser exposées avec
tant d'agrément et de force , que cette
seule lecture l'auroit persuadée si elle
ne l'étoit déjà. Elle étoit charmée sur-
tout de la conclusion qui portoit :
« Que V Eglise romaine avoit par-dessus
â8d
MEMOIR^^ DE UOLLA^'DE.
toutes les autres religions faç^antage
d'une autorité çisible^ souveraine^ évi-
dente^ à laquelle tous les sentiments se
réduisent^ et qui , par des décisions
palpql^les , fait cesser les ambiguïtés ,
les disputes et les dii^isions. De cette
meulière^ t esprit qui^ partout ailleurs^
est balancé entre plusieurs partis éga^
lement incertains^ peut ici se fixer n
quelque chose d'indubitable^ et trouve
son repos dans r unité seulement. »
Après avoir ainsi pourvu au salut de Jo-
sébeth , autant qu'il étoit possible , Ma-
sius et Villeneuve songèrent aussi à ses
afïaires ; et poiu* empêcher les lon-
gueurs qu'ils craignoient qu'on n'ap
portât à la justice qui devoit lui être
rendue, ils allèrent à la Haye trouver
M. deBellièvre, ambassadeur de France,
a6n qu'il agît auprès des Etats géné-
raux. En effet, ces messieurs qui , assuré-
ment, observent une grande équité dans
LIVBE TE01S1£MK. 289
toute leur conduite, envoyèrent des or-
dres à Amsterdam , qui furent si bien
suivis, que 'dans huit jours Josébeth se
trouva ^n ëlat ^de partir avec tout son
bien. On fiit quelque temps à convenir
du lieu où elle iroit pour son baptême
et son mariage. D'un côté, Villeneuve
avoit ses raisons pour ne pas retourner
sitôt en France , où la guerre civile se
rallumoit. Masius avoit aussi des consi-
dérations pour lesquelles il ne devoit
point mener à la Haye ces jeunes gens ,
qui s'étoienl mis tout à fait entre ses
mains. Il fut donc arrêté entre eux
qu'ils' se retireroient d'abord à Bruxel-
les , ail cet évêque avoit de très-bonnes
habitudes , et la fidèle Salomonne ne
manqua pas de les y accompagner.
Elle détestoit l'impiété des juifs autant
que sa maîtresse , et elle avoit formé
aussi, elle, la résolution de les aban-
donner. Cette petite troupe ne pouvoit
i90
MEMOI&RS DE HOLLANDE.
pas douter d'être bien reçue en Brabant,
puisque toutes choses contribuoient alors
à lui faire trouver là un accueil favora-
ble. Jacques de Bonne*, archevêque de
Malines , qui étoit avec cela premier
conseiller d'Etat , passoit pour un des
plus grands prélats de son siècle. A Tâge
de cinquante-trois ans qu'il avoit, on ne
lui en auroit pas donné quarante ; et ce
grand air de jeunesse , soutenu de sa
bonté naturelle , le rendoit d'un abord *
si honnête et si caressant , que les gens
qui n'a voient nulle nécessité de le voir,
faisoient naître exprès des prétextes
pour se donner seulement le plaisir de
^ J. B. Bossuet, né en 1627, avait cinquante-
trois ans en 16B0, époque de la publication de
ce livre, diaprés la dédicace; mais il est évi-
dent qu'on a ajouté à son portrait des allusions
qui se rapportent à la régale (1673) et à la
conférence (1678) avec le ministre Claude, re-
lativement à la conversion de Mlle de Duras.
LlYRE TROISIÈME. i29i
lui parler. En effet, de quelque manière
que son audience se terminât , personne
n'étoit trompé dans l'espérance qu'on
avoit eue d'en sortir avec joie, parce que
ses refus mêmes, quand il étoit contraint
d'en faire, étoient accompagnés d'un
certain agrément , qui charmoit sur
l'heure le chagrin qu'on avoit de n'être
pas exaucé. Tant de grâces rassemblées
faisoient en M. de Malines ce tempéra-
ment de force et de douceur si néces-
saire à ceux qui sont élevés sur les
trônes de l'Eglise, dans les différentes
occasions dont ils se trouvent comme
assiégés. Non pas que l'habileté de ce
grand homme consistât simplement à
écouter sans faste et à répondre à pro-
pos, ce sont là les bornes d'une intel-
ligence commune, mais la sienne alloit
bien plus loin ; il avoit par-dessus tout
cela une pénétration d'esprit, une expé-
rience consommée , et un don de persua-
292
MEMOIRES DE UOLLANDE.
'î t
der qui le rendoit l'arbitre perpétuel des
affaires publiques. Avec ces rares talents
il avoit trouvé le moyen, dans plusieurs
rencontres très-difficiles, de mettre d'ac-
cord les droits du sacerdoce et les pré-
tentions de l'empire , conrnie la loi des
chrétiens ordonne de ne les point sé-
parer. Une sagesse si utile à tout le
monde le faisoit regarder des autres pro-
vinces et des diocèses éloignés , comme
le bon génie de la religion et de l'Etat.
Et ce fut aussi pour honorer ce double
mérite que , comme il portoit déjà des
marques sacrées qui l'attachoient au ser-
vice de Jésus-Christ , il en reçut ensuite
de secondes , qui l'engagèrent toujours
davantage dans les intérêts du roi. La
merveille étoit que tous ces soins du
dehors, que la charité lui suggéroit,
diminuoient si peu l'application qu'il de-
voit à son troupeau , qu'une infinité de
bonnes œuvres , accomplies alors dans
WM
LIVRE TROISIKMK. 293
l'archevêché de Malines , dont la ville
de Bruxelles relève , étbient , ou entre-
prises par son zèle , ou appuyées de son
crédit , ou achevées par sa libéralité.
Enfin , par jine ferveur inusitée , il veil-
loit sur son diocèse par lui-même , sans
se servir- de vicaires généraux pour le
gouverner. D'^un autre côté , la cour
même s'étoit mise sur un pied de dévo-
tion dont toutes sortes de gens se res-
sentoient, et comme la conversion des
infidèles est une espèce de succès auquel
les plus méchants se font honneur d'ap-
plaudir, parce qu'il ne leur en coûte
rien de témoigner de la joie , il n'y eut
personne dans la ville capitale des Pays-
Bas, qui ne préparât des acclamations
pour Josébeth. Celui qui avoit la puis-
sance souveraine dans ces provinces es-
pagnoles, sous le roi Philippe IV *, éloit
• Philippe IV, mort en I660. L'archiduc
294
MEMOIRES DE HOLLANDE.
F archiduc Lécjpold ; il faisoit pren-
dre ainsi, par son autorité et par ses
exemples, les pratiques de la piété à tous
les Flamands. Ce prince , qui étoit, à la
mode d'Allemagne, évêque commenda-
taire de Passaw, ne laissoit pas de pra-
tiquer dans sa profession séculière le
plus de cérémonies qu'il pouvoit. Il
portoit un petit collet , avec des man-
chettes plates , et récitoit tous les jours
son ofBce avec le P. Chifïlet *, qui
étoit son majordome. Cette régularité
Léopold , qui vivait du temps de la Ligue ^ a été
alternativement un sujet d'épouvante pour les
deux partis. (Voy. lesiJUazar.) Le lecteur n'ou-
bliera pas qu*il entrait dans les vues des auteurs
de jeter le plus de ridicule possible sur les per-
sonnages et sur les pratiques religieuses de ce
pays, malgré la paix signée à Nimègue le iO août
1678. La paix ne fut conclue avec Tempereur
que le S février suivant.
• J. Jacques Chifflet, mort en 1660, n'était
que médecin du roi d'Espagne.
LIVRE TROISIÈME. 295
passoit de sa personne à toute sa mai-
son. Les pages avoient une heure mar-
quée pour apprendre à chanter au
lutrin, comme pour faire leurs exercices.
Il y avoit sur toutes les portes du palais
des écriteaux qui offroient quelque
point de méditation aux passants. On
voyoit dans les salles des officiers et
des courtisans attroupés , qui , avec leur
livie à la main , faisoient semblant de
dire matines , et tout s'observoit avec
tant d'exactitude, que c'eût été négliger
sa fortune que de ne s'en pas acquitter
sérieusement. Le comte de Salazar',
qui étoit un plaisant , avoit déjà pensé
plusieurs fois se perdre par là . Un jour
il avoit crié aux Suisses , en entrant an
' Il y avait à Bruxelles, en 1670 , un gentil-
homme de ce nom attaché au marquis de Mon-
terey, gouverneur des Pays-Bas. Il semhle que
Ménage, ce méchant diseur de bons mots, phi-
lologue utile, excellent poëte italien, mais mau-
i96
MEMOIRES UE HOLLANDE.
palais 5 Deo grattas , comme on fait
d'abord au portier d'un couvent; et
étant dans l'antichambre où il trouva
un cavalier qui demandoit à lever une
compagnie : « On vous l'accordera sans
doute , lui dit-il , pourvu que vous sa-
chiez votre plain-chant. » L'archiduc,
qui en a voit rçcu des plaintes , avoit
pardonné à ce comte , à condition qu'il
ne railleroit plus. Mais il pouvoit si peu
se retenir, qu'ayant rencontré quelques
jours après à l'audience un mestre de
camp qui regard oit dans ses heures , il
lui demanda, comme s'il eût parlé d'un
jeu de cartes : « De quoi retourne le
bréviaire aujourd'hui ? » au lieu de de-
vais ami, n*a pu se refuser la satisfaction de
jouer ici son rôle, sous le nom de Salazar,
connu comme auteur d'un recueil de facétie»
intitulé : OEillets de récréation en espagnol et en
françois^ Rouen, 1614, iu-12. Voy. Tallemant
desRéaux, t. V, p. 214,
LIVRK TAOlSlKltfF. 297
mander modestement comme les autres
quel est l'office du jour ? Le prince en
fut si fort irrité, qu'il fit dire à Salazar
de ne plus reparoître à la cour. Enfin il
sembloit que ce pieux archiduc, à cause
peut-être qu'il étoit du sang des Césars,
et allié à la maison de Bourgogne et
des premiers empereurs, quichantoient '
eux-mêmes dans leurs palais les psau-
mes et les hymnes de l'Eglise, et qui
les faisoient* chanter à ceux qui al-
loient leur faire la cour. Ces manières
iétoient tout à fait dans le goût des Es-
pagnols; mais les Flamands, qui hono-
rent Dieu sans tant de façons , n'y pre-
noient nullement plaisir. Ils aimoient
mieux la conduite du duc de Lorraine ' ,
' Socrate, Hist^, Ut. VII, ch. xxii (éd. orig.).
• Gregor. Tut., lib. VIII, cap. xii (éd. orig.}.
* Charles IV, mort en i675, et dont le ca-
ractère a été bien dessiné par M. le comte
(rHaosftonrville. Voy. Hitt, de la réun, delaLarr.
I ii ^!
i- V
29S
MSMQOXS DK BOIXASDE.
qid iriroh arec eux en bon boui^eois,
et qui les faisoit rire. Mais ils n a-
▼ment pas à choisir ; il falloit qu'ils se
contraignissent , autant pour avoir part
aux charges que pour se défendre de
l'inquisition, qui n'est pas endurante,
et qui a le secret , quand on la fôche ,
de faire quelque chose de rien. Ces rai-
sons particulières servirent à rendre
universelle la fête qui se fit pour Far-
rivée de Josébeth , et chacun se piqua
de paroître bon cathohque à force de
s'en réjouir. Cet empressement éclata ^
surtout parmi les gens de cour , quand
on sut que l'archiduc avoit agréé de pré-
senter cette nouvelle chrétienne au bap-
tême ; on n'entendoit au palais que des
exclamations sur les coups admirables de
la grâce, et on vouloit même que ce fût
par les mérites de Son Altesse Impériale,
que le ciel eût fait ce merveilleux chan-
gement. Pendant qne le monde confon-
LIVRE TROISIEUE. 2^9
doit ainsi ses intérêts et sa vanité dans
une affaire toute sainte, TÉglise tàchoit,
de son côté, d'y apporter tout ce__ qu'il
devoit y avoir de religion et de piété.
Car l'archevêque , qui faisoit les cho-
ses avec unB sagesse tout apostolique,
avoit mis Josébeth dans une maison de
Dieu, où elle se disposoit, par l'instruc-
tion et par la prière , à recevoir comme
il faut le premier des sacrements. Avant
qu^on le lui administrât , il arriva une
petite contestation sur ce sujet entre
l'archevêque et l'abbé Rosetti, qui étoit
alors internonce à Bruxelles. Celui-ci
^ prétendoit, comme représentant la per-
sonne du pape , à qui seul il appartient
d'ouvrir les portes de l'Église, que José-
beth ne pouvoit être baptisée qu'après
avoir comparu en sa présence , pour
qu'il l'interrogeât. Mais l'archevêque
soutenoit , au contraire, que la conver-
sion des infidèles étoit .un fait sur lequel
300
MEMOIRES DE HOLLANDE.
i '(*
) <
\: ^'
son caractère le rendoit naturellement
délégué du saint-siége , dans toute l'é-
tendue de son diocèse , sans qu'il eût
besoin pour cela d'une nouvelle com-
mission. Et il faut bien dire que la cause
du prélat étoit la plus juste , puisque le
conseil d'État , qui lui portoit envie , ne
laissa pas de prononcer en sa faveur.
Néanmoins , comme ce grand archevê-
que , avec toute sa dévotion , n'avoit
pas son pareil en honnêteté , il envoya
Josébeth à l'internonee , quelques jours
avant son baptême , afin qu'il lui parlât
comme il jugeroit à propos. Enfin, le
jour étant venu qu'elle devoit être lavée
de ces eaux saintes qui font les chré-
tiens, on dressa le trône de l'archevêque
devant le portail de l'église ; et quand
il s'y fut assis, revêtu de ses habits pon-
tificaux, Josébeth sortit d'une maison
voisine pour aller vers lui. Elle étoit
parée, selon l'ancien usage, d'une robe
LIYBV TROISIÈME. 301
de toile blanche très-fine , et elle avoit
sur la tête un voile de même couleur.
Le comte de Svartzembourg, chambel-
lan de Tarchiduc, lui donnoit la main ,
et la comtesse de Bossu * , qu'on appe-
loit problématiquement la duchesse de
Guise , la soutenoit de l'autre côté. Elle
parut si belle en cet état, que les dames
qui étoient aux fenêtres, en prirent l'a-
larme . Mais ce même visage qui les fit
trembler, les rassura ; il s'y voyoit tant
de sagesse et de pudeur, aussi bien c[ue
dans le reste de sa personne, qu'on ju-
gea aisément que les coquetteries mon-
daines étoient bien éloignées de son
esprit. En effet , e|Ie ne songeoit alors
qu'aux réponses qu'elle alloit faire sur
les principales vérités de la religion , au
prélat au-devant duquel elle se mit i\
genoux. Salomonne, qui étoit de la cé-
' Honorée de Glimes de Grimberg. Vov.
Tallemant des Réaux , t. V, p. 334.
302
MEMOIBES DE HQLLA3iDE.
rémonie, répondoit aussi, tout proche
de là , aux interrogatoires du grand
vicaire. Après ce catéchisme et quelques
cérémonies qui le.suivirent, M. de Ma-
lines prit Josébeth par la main , pour ia
faire entrer dans Véglise , qui lui avoit
été fermée jusqu'à ce moment. Ce ftit
dans cet instant qu'elle connnença à
verser quelques larmes de joie , quand
elle se vit en face des autels ; et cette
joie redoubla lorsque le pieux archi-
duc, qui Tattendoit, l'eut approchée des
fonts baptismaux, où il la nomma, pour
lui et pour Mme de Bossu , Marie-Léo-
poldine. La fidèle Salomonne fiit bap-
tisée à son tour ; et Villeneuve , qui lui
avoit de si grandes obligations , voulut
être son parrain , afin de lui protester
ainsi, de. la manière la plus solennelle,
la reconnoissance qu'il en vouloit con-
server toute sa vie. On ne sauroit croire
les effets merveilleux que le baptême
LIYAE TROISliME. 303
produisit chez ces deux personnes. Sa-
lomonne , c[iii avoit été la plus impar-
faite , s'en aperçut aussi la prennière.
Car, de son naturel, elle aimoit à boire,
et étoit grande parleuse ; ces deux pas-
sions Tavoient dominée toute sa vie.
Mais en moins de deux jours elle com-
mença à se taire sans peine, et à perdre
le goflt du vin. Ce changement, qu'elle
sentit sans en comprendre l'origine ,
lui fit croire d'abord qu'elle étoit ma-
lade, jusqu'à ce que les lumières du ciel,
se développant peu à peu dans son âme,
elle connut enfin que c' étoit une nais-
sance toute spirituelle qui la rendoit
plus sobre et plus discrète qu'elle n'étoit
auparavant. Josébeth, qui étoit natu-
rellement pénétrante, et que la jeunesse
rendoit plus susceptible d'instruction,
ne tarda pas si longtemps à découvrir
ce qui se passoit dans le fond de son
cœur. Elle se sentit passer tout d'un
304
MEMOIEES DE HOLLANDE.
coup, d'une forte inclination pour les
ii^Tes galants et pour les habits magni-
fiques, à une grande indifférence pour
ces sortes d'amusements ; ensuite , les
lectures pieuses et les robes toutes sim-
ples, qu'elle ne pouvoit souffrir autre-
fois, lui deWnrent supportables, et enfin
elle se trouva dans un si parfait déga-
gement de toutes ses inclinations pas-
sées, qu'elle préféroit le plus triste dés-
habillé aux parures ordinaires de son
sexe, et qu'elle ne pouvoit plus rien lire
qui ne ser\ît à la perfectionner dans la
vertu. Une semaine de temps opéra tout
c«» progrès de dévotion en elle ; et au
premier sentiment qu'elle çn eut, elle
ne douta point que ce ne fi\t le com-
mencement de ces inspirations divines
qu'on lui avoit tant fait espérer. Dans
cette pensée, elle s'y laissa emporter de
telle sorte , que Villeneuve en pensa
désespérer. Car, après avoir laissé JoSé-
LIVAE TKOISIÈME. 305
beth les trois ou quatre premiers jours^,
dans les fervein*s dont il la Yoyoit toute
transportée , il crut qu'il éloit temps de
parler de leur mariage. Mais elle en
reçut la proposition avec une froideur
qui Fépouvanta. Bien loin d'attribuer
ce changement à Vinseiuibilité qui lui
étoit venue pour les joies du monde , il
s'knagitta que Josébetk, enfilée de l'air
de la cour , et entêtée de l'admiratioii
qu'on y avoit pour elle , le youloitquit'
ter pour le jeune due de Croy* G' étoit
le cavalier le plus riche et le mieux fait
de toute la province ; et véritablement
il avoîtfait quelques actions d'éclat qui
marquoient une grande passion pour
Josébeth. De sorte que quand Ville*
heu^ve lui eut £aât coaine£lre son soup<-
çoa, cette généreuse femme en fut si
touchée ^ que toute sa tendresse se ré^
veîHa, jusqu'à proadre le soin elle-même
d'engager M. de Malines à bénir leur
306
MEMOIRES DE HOLLANDE.
union, qui fut célébrée sans bruit quel-
ques jours après, en vertu d'une signa-
ture de Rome et avec la permission de
l'archiduc . Lorsque Villeneuve fiit connu
pour mari de Josébeth , on le trouva
digne d'elle , et au jugement de tout le
monde , nul mariage n'étoit mieux as-
sorti que celui-là. Car c'étoient deux
personnes propres à faire, chacune en
sa manière, sensation dans le monde.
Aussi la cour s'en ressentit; la beauté
de Josébeth donna du chagrin aux da-
mes , et le mérite de Villeneuve fit des
jaloux. Ce fut ce qui les persuada de
hâter leur retour en France, pour lequel
l'archiduc leur donna les sûretés néce*'
saires, avec toutes les marques possibles
de sa générosité. Le ciel , qui les avoit
unis , ne manqua pas de bénir une liai-
son si belle. Josébeth n'aimoit rien que
Villeneuve, et lui, de son côté, ne voyoit
point sur la terre de fortune qui valût à
IJVKE TROISIÈME. 307
ses yeux le bonheur de posséder José-
beth. Mais afin de goûter tant de dou-
ceurs avec gloire, il chercha quelque
emploi qui , sans le séparer d'une per-
sonne si chère , lui donnât occasion ,
brave comme il étoit , de servir ce roi ,
si digne d'être aimé , dont il étoit né le
sujet. Les choses tournèrent selon son
désir , et 11 fut pourvu du gouvernement
d'une place frontière , où Josébeth dé-
ploya autant de marques de sa charité
et de son zèle , que Villeneuve y donna
de preuves de son courage et de sa fidé-
lité * . Au lieu de regarder avec horreur,
comme autrefois, seulement une plaie,
on voyoit alors cette digne femme , à
l'âge de vingt-trois ans , composer elle-
' Le godyernement du Berry fut accordé au
duc de La Rochefoucauld en 1672. On ne lira
pas sans intérêt nine Apologie encore inédite
(tans le t. XXII, in-4*, des manuscrits de Con-
nirt, à la bibliothèque de l'Arsenal.
308
MEMOIRES DE HOLLANDE.
même des remèdes pour les pauvres,
etappKquer de ses propres mains, sui
les blessures des soldats , les emplâtres
qu'elle avoit faits. On atiroit été embar-
rassé de décider lequel des deux méri-
toit le plus d'admiration , ou cette belle
gouvernante , qui trouvoit du plaisir
dans ces occupations désagréables , ou
son généreux époux , auquel de jour en
jour elle devenoit plus chère, lorsqu'il
la voyoit passer des journées entières
au milieu des soufirances d'un hôpital.
Mais ce que l'on peut dire de certain,
c'est que Jôsébeth considéra toute sa vie
le siège d'Amsterdam comme la source
de sa joie , et que Villeneuve ne laissa
passer aucun jour sans se féliciter lui-
même d'avoir fait, en la personne de
Josèbeth , une dès plus belles con-
quêtes des Pays-Bas.
FIN DES MEMOIRES DE HOLLANDE.
LETTRES INÉDITES
MADAME DE LA FAYETTE.
Dans Tannée de la mort si surpre-
nante de Mme la duchesse d'Orléans ,
en 1670, à Saint-Cloud, sous les yeux
de son amie, nous trouvons celle-ci
malade à Poissy, sous le nom de du Mas.
La lettre de Mme de Sévigné , du
23 mars 1671 , nous apprend aussi que
les souffrances de la goutte faisaient
souhaiter la mort à M. de La Roche-
foucauld , comme le coup de grâce. Il
310
LETTRES IMl^UITEft
ne paraîtra donc pas étonnant de voir
Mme de La Fayette , malade , incognito
au couvent de Poissy. Elle avait dû ac-
courir dès le mercredi de Pâques,
1*' avril, auprès de son ami, suivant la
lettre de Mme de Sévigné sous c^tte
date. Nous la trouvons effectivement
revenue à Paris, le 6 avril, écrivant au
médecin Valant , sous son cachet. Ce
médecin , secondé par ses confrères
Seron et Le Gargeur, qui ne sapoitpas
même qui elle était , comme elle le dit
dans la lettre suivante^ nous a conservé
des notes sur cette maladie , dans ses
portefeuilles, résidu de Saint-Germaîn,
p. 4, n" 2, BibL Imp. Nous en extrai-
rons trois lettres de Mme de La Fayette,
qui portent, l'une son cachet, à cou-
ronne de comte, et TauVre un cachet
plus simple. Deux autres lettres, datées
de Faremoutier près Coulommiers, en
1678, dans lesquelles nous apprenons
DK MADAME 1>E LA FAYETTE. 3il
les phases de la maladie de Mme d'Ar-
mainvflliers , sont adressées au médecin
Valant. Elle était sœur de Tabbesse,
Mme du Blé d'Uxelles, alliée à la fa-
mille de La Rochefoucauld. La der-
nière lettre est une prière à Valant de
venir en aide à sa malade dans une cir-
constance qui ne nous est pas connue.
Toutes ces lettres , écrites au milieu de
graves préoccupations, et sans ortho-
graphe ni ponctuation , souvent dif(i«
ciles à comprendre , nous font cepen-
dant assez bien connaître la politesse
du caractère, la bonté du cœur, et les
scrupules religieux de celle qui les a
écrites. Une lettre d'Henriette d'An-
gleterre, et une autre de Huet, termi-
nent d'une manière piquante ce petit
recueil épistolaire , sauvé de Tincendie
de la bibliothèque Saint-Germain des
Prés, en 1794, parmi les manuscrits
du médecin Valant.
i
il '!
V . h
ni
312
LKTTEKS INÉDITES
Ce dernier joi»r de mars t67 1 .
11 y a bientost huit jours que je com-
mance a prandre du laict de la manière
dont vous me laves ordoné. Il me semble
monsieur qu'il n'est pas mal a propos que
je vous dise comme je men trouve affiu de
suivre tout ce que vous men dires. Nostre
nouveau médecin * ma assuré quil vous par-
leroit de moy mes je suis bien aise de vous
dire moy même lestât ou je me trouve parce
que je lay si peut veu qu'il ne ^t pas
mesme qui je suis. Il me semble que ma
fluction s'irrite toujours de plus en plus je
touce nuict et jour, et jay la poitrine et le
dos si fatigués et si rompus et un si grand
feu que cela m'incommode extremm«it et
une si grande abondance de ces eaux sallée
que je ne puis dormir en repos que des pe-
tits moments. Je prends mon laict le soir et
le matin comme vous me l'avez ordonné.
Ces deux ou trois premiers jours j'avcas un
' M. Le Gargenr, qui aysit succédé à SeroD.
DE MAOâWE OF. LÀ FAYF.TTK. 3i 3
mal de cœur très grand mes présentement
il se passe beaucoup mes je suis toujours
cmq heures sans le digérer ayant souirent
des ra|>ports fort incommodes mes eepen-
dant ny je ne le vomis ny je ne le rend caillé,'
ce ffue je me trouve depuis que jen prand
oe&t un mal de teste continua mes malgré
to«t cela je le continuerai tant que vous le
jng««s a propos. Ce qui me fiait àe la peine
cest que je ne say si je suis en estât de faire
maigre les vendredi et samedi je vous sup-
plie ^monsieur de .me faire la gitaoe de me
mander ce que je dois faire et. je men ra*-
porteray a ce que vous aures ia bonté de
pen mander. Je suis très reconnoissantede
toutes les peines que vous prenes pour moy
et suis Votre très humble servante.
Du Mâ«.
A M, Fiiiant^ médecin ^ à Paris^
Je vous ay de très grandes obligations
monsieur de touites vos bontés je ne mérite
314
LETTRES INEDITES
Ml
i î
>l
pas tous les soins que vous prenes pour moy.
Si la confiance que jay en vos avis pouvoit
me donner la santé je. serois déjà gairie car
de tout je men raporte a ce que vous avez
la bonté de men dire. Je nai pu continuer
le laict et jen suis présentement a Teau de
poulet qui passe beaucoup mieux a ce que
je trouve. Mes je nen ay encor pris qun
jour, pour le petit laict je lay vomy caillé
et nen ai pris que cette seule fois ; ma
fluctionme paroit si opiniâtre que je ne puis
espérer den être soulagée. Je pris hier au
soir ce que vous maves conseillé pour avoir
la liuict plus tranquille, mes je nay pas
dorrayun moment et jay toucé sans relaâhe^
je ne me décourage pas pour la première
fois je me suis fort découragée du laûdasnon
dont jay pris deux fois en ma vie , au lieu
de me faire dormir il me donne des vomis-
sements très grands , cela paroit incroyable
mes cependant il est très véritable et le
médecin qui men donnoit en vit l'expé-
rience devant ses jeux. M. Seron ma dit
quil avoit pris la peine de vous ecrûre po«r
(i.
.îl :li
DE MADAME DK tA FATETTE. Slft
moi et quil le fera avec soin , mes je suis
bien [aise] de vous témoigner moi mesme
- ma reconnoissance pour toutes les peines
que vous prenez pour moy.
Du Mas.
Ce a vrriHei \ .
Pour M^ Valattiy Mme du Mas,
( Lettre san» nom de lieu et sans dflle, mais écrite vers
septembre 4680, d*après uoe note de Valant,}
Vous me faites trop de grâce monsieur
davoir la bonté de témoigner de la joie de
ma meilleure santé , je ne puis asses vous
dire combien je suis redressée et soulagée,
de la violence de mon mal de costé , de ma
toux et de l'abondance de mes eaux sallées,
mes jay la poitrine fort échauffée , et pour
cela comme nous serons encor icy quelque
tems je vais prandre du laict dannesse dix
ou douze jours , il ma fait fort mal devant
les eaux, mes tout le monde me le conseil
et Ion dit quil me fera fort grand bien pré-
sentement que jay esté fort purgée, vous
i
■ i'
316
LETTRES INEDITES
seres surpris de me voir auprès de ce que
iestois quen je suis arrivée icy ; je vous rend
conte de tout cela parceque je vous ay lo-
bligatioD de ce voiage^ et cent mille autres
dont jauray toute ma vie toute la recon-
noissance que je dois. Je vous dois aussi ,
monsieur, la meilleure santé de ma pauvre
sœur Boutard *, je crois que sans vous elle
seroit morte. Lon me mande quelle a vuidé
quatre pintes deaux et que cela la extrê-
mement soulagée , je voudrois bien vous
estre util a quelque chose et vous pouvoir
marquer le cas que je fais de votre mérite,
mes je ne suis bonne a rien , je voudrois
bien mériter votre estime , pour la mienne
je vous assure que vous l'avez toute entière
et que suis votre très humble servante.
Du Mas.
* Mme de La Fa^^ette avait été prendre les eaux ik
Bourbon.
-^ SaDs doute quelque religieuse qui TaccompagDait.
DE MADAMK UE LA FAYETTE. 'dil
A Faremoctier, ce 2(1 novembre i678.
Je satisfaits avec plaisir au petit service
que vous souhaites de moy, dont je m'ac-
quitteray le moins mal qull me sera pos-
sible. Mme Darminvilliers a eu quinze accès
de fièvre , quatre avant que de commancer
le remède de Langjois et deux accès pen-
dant quelle la pris , ce qui fait en tout dix-
sept accès , les plus longs étoient de douze
ou traize heures et les moins de neuf à dix,
le froy duroit ordinairement trois heures.
Vous trouverez tout cecy bien mal expli-
qué, mais monsieur prenez vous en a mon
peu dàbileté. Madame mordonne de vous
faire mille compliments de sa part et de vous
dire qaeHe attent de votre main im méde-
cin, ne pouvant sen passer icy, ne m'ou-
bliez pas sil vous plait auprès de Mme de
Montmartre S personne n'ayant pour elle
' Françoisc-Rcnée de Lorraine, abbesse de Mont-
mwtre, née le fO jaOYÎer 462<, morte en <6»2.
318
LETTRES INEHITES
In- r
'a'
plus de respect et si je lose dire de parfait
attachement que je nen ay. Madame me le
dispute et ce remet aussy a vous pour luy
rendre de sa part tout les devoirs qu'elle
nose luy rendre crainte de l'importuner, et
comptez sii vous plait, monsieur, que je vous
estimeray toute ma vie comme un parfait
honneste homme et un véritable amy.
(Cachet de l'abbesse.)
A Faremoustier, ce 6 décembre 4678.
Puisque vous vous contentez de mes ré-
cits, pauvre et simple avec joie monsieur
je vais vous les continuer, mais comme la
fièvre est terminée je pense quil ne me res-
tera plus rien a vous dire , la fièvre n'étant
point revenue depuis que Mme Darminvil-
îiers a recommancé son remède
Elle demande sy elle se doit purger, et
moy, monsieur, je vous supplie de maider
a témoigner à Mme de Montemartre la par-
faite reconnoissance que jay des ej^tr-eroes
DE MADAME DE LA FATETTE. 319
bontés quelle me fait Ihonneur de me faire
paroîstre sy le respect que je lui dois ne
me retenoit je Fimportunerois souvent. Ma-
dame nostre abesse a reçu de sa part un
présent digne de sa naissance et qui sen
bien la grande princesse; elle me charge et
mesdames de Beringhen ^ de vous faire mille
compliments de leur part. De la mienne,
monsieur, je vous promet estime et consi-
deration pour toute ma vie.
Du Mas.
(Cachet de Tabbesse avec les
trois chevrons.)
A M. Valant.
( Cette lettre , sans nom de lieu et sans date , mais de
la même main que les précédentes, est notée comme
du 96 octobre 4682 |)ar Valant.)
Je suis fort aise monsieur de la resolution
que vous avez prise de parler de ce qui se
' Elles étaient trois sœurs , qui sont devencfes ab*
l>esiea suocessivement.
320
LETTEES INEDITES
tit tuer si heureusement , que j'ay très bieii
dormi , et je n'ay senti depuis \À€r aocone
des incomfmodités que j'avois auparavant il
est ban de dire quie venant icy vous av€2
sceu comme j'avois passé la nuit et que sur
le raport qu'on vous en fit vous ordon-
nastes que vous n'aviez rien voulu faire
seavoir que vous ne pussiez vous mesme
rendre raison de tout on parlera icy de
inesme, il est aussi fort bon qu'on scacbeee
(juî regarde Saint-André qui n'est pas si
bien que moy Marchant est a Paris comme
il y est allé dans le carosse je vous envoyé
ce laquais exprès.
Ce dimanche a onze heures. >
(Cachet comuiun eu forme
de lacis croisés.)
Henriette d* Angleterre à Mme de La Fayette
en 1666.
Ce mardy matin.
Mon rume est tellement augmenté depuis
ier que je nosse aler ches M* la marquise
DE MADAME BE LA FAYETTE. 32 i
de Sablé Car quand bien elle nan aurœs
pas de peur elle auroit seurement mal au
cœur et je pence que pour éviter aucun des
deux inquonvenians il vaut mieus remettre
|a visite a jeudy Ne croyes pas cependant
que ce soit par paresse que je manque au
rendez vous mais seulement .la peur que
jay quelle nan ait de moy Chaches le dire
et vous me feres revenir à l'Abaie au bois
ou ie vas voir Mlle Delvait \
Lettre de Huct à M, Vabbe Nicaise.,
(Extr. de la correspondance de ce dernier, à la Diblio'
thèqu.e impériale, t. l**", p. 07.)
Avranches, le 2'i janvier 1608,
. La rigueur de l'hiver , peu de santé et
beaucoup d'affaires m'ont empêché de rcV
pondre à vos deux dernières lettres avec
.ma diligence ordinaire. | Les mêmes obsta-
cles pourroient encore m'en empêcher |
surtout un rhume continu accompagné de
* MUe de Laval, petite-fille de Mme de Sablé.
U
h
^!^'
32â
LETTftRS IKEOITE9.
redoublements et de rhumatismes.... Pour
ce que vous me mandez de i'amour dés-
intéressé > je n'en voudrois pas faire les
dames juges , quelque enclines qu'elles
soient à Tamour. | Il faut s*en rapporter
aux théologiens qui voyent mieux les con*
séquences de cette doctrine , que des folla
coquettes. | Aussi suis-je bien persuadé que
M. Leibnitz a voulu se divertir, lorsqu'il
vous a écrit ce que vous me rapportez.
N. B. Cette question , digne des anciennes cours
d'amour. Ta être tranchée par une fille d*Amauld
d*Andilly» morte au courent de Port-Royal dçs
Champs, en 1660. Elle répond d*avance à Mme Gayoa
et aux théologiens :
n Tout amour qui n*a pas la vertu pour principe et
la loi de Dieu pour règle , finit toujours par le déses-
poir. » (Œuvres de S, Eugénie^ Mss de mon cahinet.)
Voici encore une de ses pensées :
<ic Les créatures qui ne noos aiment pas assez nous
irritent, celles qui nous aiment trop nous impor^
tunent. »
FIN DES LETTRES INÉDITES.
ECLAIRCISSEMENTS
HISTORIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES.
La même année que parurent la Prin-
cesse de Clèpcs et les Mémoires de Hollande^
ceux-ci sans privilège, Timprimeur-libraire
ftlichallet imprimait en même temps la De-
mofVitration évangélique^ de Huet (1679),
avec un privilège et une approbation de
l'évêque de Condom. On y lisait une sortie
assez vive contre les dissidents : Judœi
porra^ ac cœtcri religionis hostcs haud minus
copiose quafn solide refellantur»,,, Datuni
in palatio San Germano, vin Jul. 1678.
La sortie a èlè supprimée dans la troisième
édition de 1690.
Huet et Ménage, on le sait par la vie de
324
ECLAIRCISSEMENTS
Huet, travaillaient souvent ensemble. Le
faire de Ménage s'est décelé entièrement
dans les Essais de médecine ( Paris , 1 689 ,
in-4), de Bernier, auquel il a fourni des no-
tices biographiques. On peut en voir à la Bi-
bliothèque impériale un exemplaire curieux,
avec une clef, où tous les médecins de son
temps sont satirisés, sous des noms em-
pruntés. De ce fait , on conclut sans peine
que la promesse réclamée par le chevalier
de Méré (voy. V Appendice ^ n" 3) a reçu
son accomplissement de la même manière,
c'est-à-dire sous des noms empruntés,
dans la publication des Mémoires de HoU
lanile^
et Ceux qui passaient pour les lumières
du clergé , dit Rulhières (pu 94 , t. P', des
Éclaircissements sur la révocation de l'édit
de Nantes), employaient à Fenvi leurs ta-
lents à la démonstration des vérités évan-
géliques.... Il y avait eu une trêve signçe
entre Port-Royal et les jésuites, et pendant
la cessation de leurs hostilités, le fameux
Arnauld avait tpumé ses armes contre les
BISTOtllQUiES ET BIBLIOGRAPHIQUES. 3^5
calvinistes et avait composé son grand ou-
vrage sur la Perpétuité de la foi. Bossuet
venait de composer V£.rposition, En un
mot, le zèle des conversions était la piété à
la mode. » On vit paraître encore la Reli-
gion des Hollandois (1673), petit volume
in-12, commandé par Louvois. Plusieurs
autres publications devaient concourir au
même but ; c^étaient le Procès fait aux
juifs de Metz, V Histoire de trois impos-
teurs, etc. Une lettre de Bossuet à Nicole ,
mise dans ses œuvres sous la datede169i,
mais postdatée de beaucoup, ne laisse au-
cun doute sur ce sujet.
D'un autre côté , V Histoire de trois im-
posteursy Padre Ottomano, etc. (1 668 !) est
d'origine anglaise. Elle a été composée en
anglais par John Evelyn, conseiller intime
de Charles II , savant de premier ordre , et
traduite en français par Richard Simon (en '
1673), sous le voile de l'anonyme, comme
l'original.
Lorsque l'auteur remit la. deuxième édi-
tion (1669) à Arlington, ministre dirigeant,
3i6
ECLAIECIS6KMENTS
ce dernier lui dit : There are more chccUs :
« Il y a bien d'autres fourberies. »
Je reviens en France.
Je m'y retrouve en complétant d'abord la
citation de Cicéron de la page xx, par cette
autre citation que j'extrais d'un des Opus-
cules de Nicolas Lefèvre , précepteur de
Louis XIII , touchant Tavénement de
Henri IV : Quicumqiie salut i civiuni melius
cornu Ut ^ licet contra verba legum faciet,
eas assecutus secutusque esse videbitur^
page 2.
La duchesse d'Aiguillon, née vers 4604
et morte en 1675, marraine de Mme de
La Fayette, a beaucoup fait parler d'elle
dans son temps, et sur la naissance de ses
neveux et sur ses amours. La reine mère
Anne d'Autriche n'en avait pas non plus
une haute opinion, influencée sans doute
'par le cardinal Mazarin^ (Voy, Mss du
Louvre, F, 300, et lettre à la reine, Mé-
' // taburetto ili Mad. di Lussenburg rotto (carnet
de Mazariné]
HISTORIQUBS CT BIBLIOCEAPHIQUES. 327
moires de la Société de J^Histoire de
France, m-8, t. VI, p. 6i.) On a été
jusqu'à dire que M. de Lescot , évéque
de Chartres , Mgr Tévêque de Chalcé-
doine'et le frère Léon, carme déchaussé,
avaifijit travaillé au livre de la Perfection
chrétienne, du cardinal de Richelieu (1 640),
et que Fimage de la Vierge que Ton voit
en tète de ce livre, et aux pieds de laquelle
est ce cardinal à genoux, représente le por-
trait de la duchesse d^Aiguillon , sa nièce.
Si Ménage perd , on le pense bien , dans
l'estime de la ^postérité, par l'édition qu'il
a donnée de ces Mémoires, avec des inten-
tions trùs>malveillantes pour la: personne
qu'il avait aimée, n'importe comment , ptir
simulacre ou véritablement ' , son bagage
littéraire en sera augmenté. Il faut lui res-
tituer : 1» 7 Rifiuti di Pindo^^ Parigi, 1 666,
' Voy, l'exposé de cette poétique dans les Poésies
de Malherbe, avec des observations de M. Ménage,
in-8, p. 458. Paris, -1666 (date de sa conversion vers
Saplio, Mlle de Sendéry, qui était très-laide).
' M. G. Meizi les attribue à tort à Brigida Biancbi.
328
£CL AIECISSEMENTS
l }
ih-î i, aux armes royales sur le tifre niéme^
Ce sont des pièces de vers italiens adressées
à Mlle de Montpensier, Mlle de Vandy,
Corneille, Racine, Molière, Daniele' (Daniel
Huet) et autres personnages dont Fauteur
voulait se concilier les suffrages loisqu'il
se mettait sur les rangs pour la plac^ 4fi
sous-précepteur de Mgr le Dauphin ; 2° le
Recueil de poésies^ par Mme de Lauvergne,
dédié (ironiquement) à Mme la marquisfide
Neuville (Mme de La Fayette). Paris, 4680,
in-1 2 de 1 60 pages ; 3° enfin le Louis d'or
politique et galant (Paris, 1 661 , in-1 2), sous
le nom imaginaire d'Isarn , é<:rit sans n ,
dans une pièce adressée à Sapho (voy. les
Elogia /. Mazarini y 1666, in-fol. très-»
rare), si bien que ce nom se rapprochait
assez^ de celui du berger Paris. Ia pre-
mière pièce du Recueil appartient à LePail-
leur, dont il y a beaucoup d'épîtres burles-
ques semblables dans les manuscrits de
Conrart, à l'Arsenal.
En voici un échantillon , extrait du
tome XXII, in-4, de c^s manuscrits. Le
HlSTOaiQUES KT BIBLIOGRAPHIQUIES. 3i0
Pailleur mande à Lavergne, gouverneur de
M. le marquis de Brézé (vers 1638) :
Un soldat m'apprit l'autre Jour
Que Pontoise étoit ton séjour ;
Il me dit tes soins et tes veilles ;
Il me raconta des merveilles
De tes fortifications ;
Il me nomma des bastions,
Des forts, des pièces détachées.
Et de plus sa* foi me jura
Que par ta vigilante adresse
Cette nouvelle forteresse
S*en alloit être en tel état
Que le plus puissant potentat ,
Eût-il pour chef un Alexandre,
En dix ans ne la sauroit prendre,
11 me parla fort du marquis *,
Combien de peuple il s'est acquis,
Par sa douceur et sa prudence,
Son courage et sa vigilance.
' Le marquis de Brézé, tué en 464ft au siégé d*Or-
liitello, avait ponr précepteur dans le même temps, à
Pontoise, Hédelin d'Auhignac.
33i
ECLIIRCISSEUENT^
Mme de La Fayette qui, nous a-t-on dit, a
réformé le cœur de La Rochefoucauld , s'il
lui a donné de Vesprit{\oy, p. i 8i).
une aventure cruelle : les domestiques ravaientploDgé
dans un tonneau d*eaù du jardin. C*est à cette aveo--
ture que fuit allusion la fin de Tarticle Ismexius, dans
rédition Jannet, donnée par M. Livet, du Dictionnaire
des Précieuses, Ismenius, y est-il dit, faisait l'amour
dans les rivières. (Voy. V Anti^Ménagiana , de Bcr-
nier, et l'article curieux d'IsMENius, p. 228 de la
première édition de Somaize de la bibliothèque du
Louvre, avec une clef ancienne, transcrite par le
P. Adry.) Le nom d'Isarn y paraît déjà douteux ii
l'auteur de la clef. (Voy. Conrart, t. V, p. 4 45. B. t.
154, p. 571.) C'est un des personnages du roman de
CjrruSy de Mlle de Scudéry. Tiasyle, nom tiré du grec
qa^Acante (Pélisson) applique à Ménage , signifie au-
dacieux , téméraire.
^-î^
HISTORIQITES £T 31BLIOG11APHIQUBS. .33^
c^
Q;:;^^ Les curieux et les politiques pourront
désirer de réunir tous les chaînons des preuves
qui édaircissent les Mémoires de Hollande dans
toute rétendue de la. réalité historique.
Voici des indications propres à les àatisfaire -:.
i** La lettre ci-après du chevalier de Méré) sans
s'arrêter aux fausses' dénégations du Mena'-
giana,
â° Le portrait du même chevalier dans les der*-
/i/^r^ ^or/raiVj de M. de Sainte-Beuve.
3° La correspondance jnanuscrite de Huet, avec
le Commentaire de dom Poirier, et Je facf
simile à la suite des éclairci^eraents.
4" (John Poyuder's) Histoiy of tlie Jesuits, 1816,
2 vol. in-8, p. 106 et sulv.
5» Le Diary de John Evelyn , Historjr of three
impostors et la Sjriva, en anglais, du même au-
teur.
Ce dernier ouvrage est à la bibliothèque
du jardin des Plantes , 177:2, 2 vol. ia-4, dans
334
IfiCULIRCISSEnENTS
:i iû
lesquels on trouvera l'épttaphe de Tauteur, que
j'engage à bien méditer.
Plût à Dieu que ce sublime repentir eût porté
ses fruits! Un innocent, Titus Oates, eût été
réhabilité depuis longtemps dans Pestime et la
vénération des gens de bien, et l'on ne per-
pétuerait pas des mensonges imprimés, tels
que ceux-ci contenus dans la Petite Biogruphie
de S. Jones, d'ailleurs très- exacte ordinaire-
ment et dans beaucoup d'autres livres.
Oates ' (Titus) an inf a/nous ckaracter, whote
publie coiiduct may be found in every history of
England undet ttte reign of Charles II and
James IL He was born in {6\9,is mémorable as
tke pretended discoçerer of a ridiculous popish
plot, and died, pensioned^ in 1705. (See more-
over Somers's Tracts, t. IX, p. 239r247,
édit. de 1813, 13 vol. in-4, Ralph, Oran-
ger, J. Macpherson , etc.)
Le catalogue de. la bibliothèque du collège de
Qermont (Louis- le -Grand) donne en latin
- . ^ ■ ' " ' '
' J^ai été heareax de voir, le 7 septembre dernier,
dans les liste» du Monitatr^ précieuses. areliivca., le
nbm d*un Qate^, comme donateur de 100 fr. pbur
nos inondés, panni les doas de Messine!
HISTORIQUES F.T BIBLIOGRAPHIQUES. 335
le titre de la Cons^firatton d'Angleterre ^ par
Titus Oatesy tandis que, dans la même page, des
titres de livres anglais sont imprimés en an-
glais. Pourquoi cette anomalie ?
c^
J'art-îve de Faremoutier (22 septembre), où
j'ai marqué mes pas sur une belle épitaphe
d'Anue de Gonzague, encore inédite, je pense.
Elle a été composée probablement par Bossuet,
dont les regards d^aigle ont dû fixer les curieux
chapiteaux de Téglise de la paroisse. Une haute
antiquité s^y révèle par un grand nombre de
sigles, intéressants pour Part, et au nombre
desquels j'ai remarqué le monogramme de
Charlemagiie, tout semblable à celui qui se
trouve dans VEvangeUstarium de ce roi, de 781,
décrit par mon ami T. F. Dibdin , dans son
Voyage bibliographique en France, traduit eu
français par mon camarade barbiste Crapelet.
(Voy. t, IV, p. 50.)
Je termine ces Éclaircissements par cette
pensée qui a soutenu mes efifoits dans k» re^
f
1
1
i!
i:
f
336
ECLÀlILCISSEMENTS, ETC.
diercbes nombreuses qu^ii m'a falla faire .dans
l'intérêt de la yérilé :
c U n'y a rien de caché que le ciel ne dc-
couyre quand il veut : quelques ténèbres qu'on
répande sur ses actions pour les obscurcir,
Dieu est une lumière pour les éclairer. »
■■ !
APPENDICE.
Hier encore T éditeur comptait rédiger un
exposé de la situation politique et civile des •
israélites en France et en Angleterre , mais
il s'est aperçu que ce volume, déjà assez
fort, prendrait des proportions inusitées. Il
se décide donc à n'insérer ici que les pièces
les plus importantes.
I.
AVT8 DES SECnOHS DE l'iITTERIEUR ET DE LEGIS--
LATIOK DU COlfSEIL d'ÉTAT , QUI A ETE l'oHI-
6IKE DE LA LEGISLATION ACTUELLE COlfCEBirAllfT
LES ISRAELITES , FOIVDÉE SUR LES PRIHGIPES DE
l'Égalité.
Présidents : Regnauld de Saint-Jean d*Angély et Bigot
de Préameneu.
Les sections réunies ont considéré :
Qu'on ne pourrait dire par une loi que
338
APPENDICE.
les juifs ne jouiront pas des droits de ci-
toyen sans posséder une propriété , puisque
la constitution n'y oblige pas; qu'établir
une règle nouvelle serait la matière d'un
sénatus-consulte , et que, d"'ailleurs, faire
une disposition constitutionnelle pouf les
hommes .professant un culte particulier,
serait une mesure qui offrirait de grands
inconvénients, et même de l'injustice,
puisqu'il est reconnu cjue les juifs payent
les charges publiques , se soumettent à la
conscription et remplissent toutes les obli-
gations prescrites par les lois. ( Imp. impér.,
30 avril 1806, in-4<>, sur l'usure reprochée
aux juifs des départements du Rhin.)
IL
PRÉFECTUBE DU DEPAHTElklEirT DE LA 8EUÏE.
PAROISSE SAINT- SULPICE, ANNÉES 163<l ET 165&.
I^aissance et baptême.
Le i8« jour du mois de mars 1634, a
été baptisée Marie-Magdeleine, fille de Marc
Pioche , écuyer, sieur de La Vergne, et de
APPENDICE. 339
damoiselle Elisabeth Pena, sa femme; le
parrain, messire Urbain de Maillé, mar-
quis de Brezé , chevalier des ordres du roi,
conseiller en son conseil, maréchal de
France et gouverneur des villes, châteaux
et citadelles de Saumur, Calais, pays.... et.
la marraine, dame Marie - Magdeleine de
Vignerot , dame de Gombalet.
Mariage.
Le 4 5 février 1 655 , a été fait et solennisé
le mariage de haut et puissant seigneur
messire François de La Fayette , comte du-
dit lieu, fils de défunts messire Jean de
lia Fayette et de dame Margueritte de Bour-
bon, de la paroisse de Nadde, diocèse de
Clermont, avec damoiselle Marie-Magdeleine
Pioche , demoiselle d'honneur de la reine ,
fille de défunt messire Marc Pioche , vivant
chevalier seigneur de La Vergne, et de
dame Isabelle Pena, présente audit mariage
dans cette paroisse ; les bans publiés en la
paroisse dudit Nadde , sans opposition pour
a40
APPENDICi:.
ledit seigneur de I^ Fayette , dispense des
trois bans du côté de ladite Dlle Pioche,
et du temps prohibé par le R. P. prieur
de Fabbaye de Saint- Germain des Prés,
grand vicaire de M^ de Metz; ledit mariage
fait en présence de messire Claude de La
Fayette , abbé et frère dudit François ; de
messire Jacques de Bayard, abbé de Bel-
laigue, cousin et fondé de procuration
expresse du révérendissime père et desdits
messires François de La Fayette , évéque de
Limoges , oncle paternel dudit François de
La Fayette, de messire Gabriel Pena,
chevalier seigneur de Saint- Pons, oncle
maternel de ladite Dlle Pioche ; de haute et
puissante dame Marie-Magdeleine Dupont,
duchesse d'Aiguillon, et de plusieurs autres,
et ont signé.
Signé : La Fayette, Marie-Magdeleine
Pioche , la duchesse d'Aiguillon , Marie de
Rabutin - Chantai , Jeanne de Neufbourg,
Isabelle Pena , Tabbé de La Fayette ,
G. Pena, J. de Bayard, abbé de Bellaigue.
ippExniCE. 341
m.
LETTRE 164^ DU RECUETL DU CHETALIER MERE.
Paris, Barbin, 1683; 3 vol. in-12.
A M. MÉirAGE ,
En lui envoyant les Aventures de Renaud et d^Armide,
imprimées en 1678, in-12.
Je VOUS envoie ce livre dont je crois que
vous ne vous soucierez guère d'abord ; mais
je vous prédis, vaticinium est, qu'après
avoir tant lu de grec et de latin , et même
d'italien , vous quitterez tout cela pour le
iire ; est enim non magnus , sed aureolus et
ad i>erhum ediscendus ii bel las. Ce n'est pas
pourtant le nœud de l'affaire; vous savez
ce que nous nous sommes promis , et que
îios intérêts sont si liés que rien ne les
peut séparer. Je prétends que dès aujour-
d'hui , ce célèbre jour de votre assemblée,
.vous soyez encore, s'il est possible , plus
opiniâtre que M. de ***, et que, sans avoir
examiné ce livre, vous souteniez à tous les
»M<M1
342
APPENDICE.
savants que vous n'avez jamais rien vu de
'meilleur ni de plus achevé. De sorte que
si cet ouvrage n'est admiré de tout le monde,
je ne m'en prendrai qu'à vous , si ce n'est
peut-être à la sottise et au mauvais goût
du siècle. Ce livre , quoiqu'il soit imprimé,
n'est pourtant pas encore public , mais il
pourroit le devenir , et je serai bien aise
qu'avant que cela soit , vous en obserriez
jusqu'au moindre défaut » et qu'avec ces
yeux que vous avez à trouver nodiim in
scirpo , vous ne découvriez qu'à moi seul ce
qui ne vous plaira pas.
IV.
i
PORTRAIT DE LA JEUITE REIlfE DE DAMAS.
( Mme de La Fayette. )
Elle n'épargne rien pour se rendre ai-
mable, elle se montre sous toutes les formes
où les grâces peuvent paroître. Quelquefois
elle est si sérieuse et si recueillie en elle-
même , ([ue les plus hardis n'osent lui rien
«dire , et quelquefois on la trouve si libre et
APPENDICE. * 343
si enjouée, qu'il semble qu'on peut tout
hasarder pour lui plaire. Si quelque cheva-
lier se présente mal satisfait de soi-même,
et qui lui donne à penser qu'il veut s'éloi-
gner d'elle, ses manières flatteuses le savent
bien rappeler; et si quelqu'autre s'éman-
cipe un peu trop , elle l'arrête d'un regard
sévère. Quand elle paroît triste, et qu'elle
se retire un peu pour s'entretenir* dans sa
rêverie, on voit dans ses yeux des larmes
qu'elle retient de peur d'affliger ceux qui la
regardeiit. Mais plus elle cache ses ennuis ,
plus elle cause de tendresse; et puis si les
choses se présentent à son esprit sous une
plus douce apparence , elle se montre plus
tranquille , et reprenant un visage ouvert,
et riant , elle inspire la joie et l'amour à
tous ceux qiti sont autour d'elle.
(Extrait des Aventures de Renaud et
ePArmide^ écrites, comme le dit l'auteur, à
la satisfaction d'une dame qui parait être
Mme de Maintenon, déjà en rivalité appa-
rente avec Mme de Montespan et la famille
La Rochefoucauld.)
344
APPENDICE.
MA,ItIE-MAGDELEfHE DE LA YERGVE.
(Mme de I^a Fayette, morte en mai 4693.)
Elle étoit veuve de M-. le comte de La
Fayette, .et tellement distinguée par sm
esprit et par son mérite , qu'elle s'étoit ac-
quis r estime et la considération de tout ce
qu'il y avoit de plus grand en France.
Lorsque sa santé ne lui a plus permis d'aller
à la cour , on peut dire que toute la cour
a été chez elle, de sorte que, sans sortir de
sa chambre, elle avoit partout un grand
crédit , dont elle ne faisoit usage que pour
rendre service à tout le monde. On tient
qu'elle a eu part à quelques ouvrages qui
ont été lus du public avec plaisir et avec
admiration.
{Mercure galéwt, juin 1693, p. 195.)
APPENDICE. 3&5
VI.
LES DÉCHIRBMEKT8 DU COBUB.
Miirie de Rabutin, plus tard Mme de Sévigné, tiéparée
de sa jeune amie Mme de La Fayette , qui venait de
se marier et de partir pour l'Auvergne, augmente
au lieu d'adoucir son chagrin par le chant.
Canzonettn»
Hor, ch'il canto non godo
DeU'angiel mioterreno,
Hor, ch' altro suon non odo ,
Che dei mesti sospir, ch*esala il seno,
Deh ! perché mi si nega , o sorte ria ,
Di spirar fra i sospir V anima mia ?
Hor, che più non mirate
Il çol di quei bei rai ,
Luci mie sconsolate.
Ah ! non v'aprite a questo ciel giammai ,
E se pur di yeder yaghe voi sete,
Mirate il mio tormento, e poi piangete.
Hora che a voi si cela
Il ciel di quel bel viso,
Hor, che a voi non si svela
346
▲PPE?(DICE.
Quel bel ftol , che col sole ha il bel divûo ,
Poicliè le gioie vostre (ahi !) son finite,
O ttempratevi in pianto, o non v'aprite.
Hor si ch' a me fia vile
La cetra , il pletro , il canto ,
Hor languira lo stile ,
E m' uscirà dagli occhi un mar di pianto ,
£ tra que' flutti amari altri fra poco
Vedrà sommersu il core, o spento il foco.
(/ Rîfiuti, p. 92.) ' G. MÉNAGE.
Traduction libre.
Maintenant que mon âme n'est plus ravie
Par le chant de mon ange terrestre ;
Maintenant que je n'entends plus d'autre se
Que celui des soupirs exhalés de mon sein ,
Hélas ! pourquoi , sort cruel , m'empéches-ti
D'exhaler mon âme au milieu des soupirs?
Maintenant, mes tristes yeux.
Que vous n'admirez plus les rayons de ce 1
soleil,
Ah ! ne vous ouvrez plus pour voir ce beau
Mais si vous avez envie de le voir,
Regardez plutôt mon tourment, et puis, plei
APPENDICE. 347
Maintenant qu'on tous cache ce visage céleste,
Maintenant que vous ne voyez plus ce soleil
éclatant ,
Puisque votre joie, hélas! est finie ,
Ou fondez-vous en larmes , ou ne vous ouvrez
plus.
C'est maintenant que tout me pèse,.
La harpe , la guitare et le chant ,
C'est maintenant que mon style languira ,
Qu'une mer de pleurs inondera mes yeux
Au milieu de torrents amers !
Et que mon cœur sera brisé et ma chaleur
éteinte !
S. T. ESQUIBB.
N. B. Un lauréat d'un grand établissement de la
capitale a composé la musique dont la propriétélui est
réservée. — Elle se vend chez Choudens, rue Saint-
Honoré, 265.
FIN DE L APPENDICE.
n mu
": ' il fi ;
f
ADDENDA PRO VEBITATE,
Au bas de la page 307, ajoutez que Tapologie
du prince de M arsillac , insérée dans la collée^
tion de Conrart , a été publiée dans- une des
dernières éditions de Mme de Longueville , par
M. Cousin.
«
On lit dans le Journal des Débats, du mardi
23 septembre 1856 , au sujet de la mort
d'Hei^riette d'Angleterre, un long article de
M. l'abbé Dassance, qui raconte a que Mme de
Gamaches apporta à la princesse, ainsi qu*à
Mme de La Fayette y un verre d'eau de cbicorée ;
Mme de Gordon , ^ dame d'atour, le lui pré-
senta. Elle le but et s'écria aussitôt : Ah ! quel
point de côté! ah! quel mal! je n^ en puis plus ! »
Quatre personnes présentes, suivant le récit de
M. l'abbé , burent aussi de cette eau. Chaque
siècle a-t-il donc besoin d'une version diffé-
tiiii
350
D^ENDA.
rente? Le xvii* siècle nous avait fait apparaître
le chevalier de Lorraine qui 8*était enfui en
Italie ; le xviu* nous révèle Tobseryatlon de
Bourdelot < , dans le recueil de Poncet de La
Grave , et voilà qiie M. l'abbé Dassance est
tout près d^affirmer que Mme de La Fayette a
bu sa portion du vidrecome de chicorée , d'une
capacité bien grande sans doute , puisqu'il au-
rait servi à cinq ou six personnes ! Quelle car-
rière ouverte à de nouvelles réflexions ! Notre
dernier- révélateur, qui n'était pas plus témoia
que de Lionne, a bien fait de laisser dans le
vague la participation de Mme de La Fayette ao
verre d'eau de chicorée, car la lettre touchante
de Mme de Sévigné, qu'on lit à la page 1S7
des lettres inédites, publiées par C. X. Gi-
rault , aurait indait à penser qu'un empoison-
nement lent et graduel aurait terminé les jours
de son amie.
* Voy. la Notice sar le médecin Bourdelot, dans la
Siogr. méd, ; elle est très-curi^se.
c^
TABLE.
Lettre à MM. Lahure et Laloux j
Avertissement de Péditeur v
Épître dédicatoire au président Roze. ... xvij
Mémoires de Hollande 1
Lettres inédites 309
Éclaircissements historiques et bibliogra-
phiques 323
Appendice 337
I
' 1
TïPOCRilPHlE DE CH ...
DU CŒUR.
■USIQDE DE CH. poissant,
Organiste de l'HAtel impérial des Invalides.
Wne de La Fayette , qni venait de se marier
ion chagrin par le chant suivant.
P
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%no et la traduction française^
Honoré, 2m.
Pans. — Typ. Adrien Le Clere.
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